Fin Avril 1939, après 15 ans de carrière, dont 10 au FC Sochaux-Montbéliard, Etienne Mattler se confiait très longuement au journaliste Jacques de Ryswick. Cet entretien fleuve a été découpé en 19 épisodes pour publication dans le journal L’Auto.
Nous retransmettons l’intégralité des articles, sans aucune modification mais avec, cependant, nos observations sur quelques inexactitudes ou points d’interrogation.
Introduction
C’était un samedi de mars dernier entre chien et loup. Il me faisait les honneurs du verger qu’il entretient avec amour, à Sermamagny, sur la route de Belfort au ballon d’Alsace. Une neige tardive recouvrait les parterres, givrait les arbustes; l’air était glacial.
Mieux vaut, me disait-il, que les bourgeons subissent le coup de froid maintenant. Dans quinze jours, ce serait une catastrophe. Regarde cet arbre: d’ici à quelques mois, il sera garni de pommes grosses comme ça…
Vois-tu cet emplacement nu ? C’est l’endroit où s’élèvera notre maison, un peu plus tard, lorsque sera venue l’heure de ma retraite de footballeur.
Crois-tu que je serai sélectionné pour France-Hongrie ? Evidemment, cette «43» me ferait plaisir. Mais il me faudra m’absenter trois jours et trois journées de jardinage, en cette saison…
Il consultait sa montre : «Rentrons à Belfort, veux-tu : l’heure de la soupe ne va pas tarder, et je dois être au lit à 20 h 30. Demain, nous jouons Rouen ! »
Ces quelques phrases dépeignent tout Mattler. Il faut avoir vécu quelques jours durant, comme je l’ai fait, son existence simple et droite, partagée entre l’amour de son foyer et celui de son métier de footballeur professionnel, il faut avoir remonté avec lui le cours de ses souvenirs, entendu ses confidences pour comprendre qu’il est digne de la grande estime dont il jouit parmi les sportifs français.
Etienne Mattler va vous conter ses souvenirs ; quinze années au service du football, durant lesquelles il a beaucoup joué, beaucoup observé, beaucoup retenu. Vous ne lirez pas ici les aventures d’un héros d’épopée. Dans ses «cent mille coups de botte», qu’il a décrits pour vous, il n’entre aucune part de roman. C’est la simple histoire d’un homme sain, loyal, fort et généreux, qui eût probablement réussi dans toute autre entreprise, tant il eût donné à n’importe quelle tâche le meilleur de lui-même.
A Etienne Mattler, homme de forte trempe, qui a mis ses magnifiques qualités physiques et morales au service du sport, à Mattler qui personnifie à nos yeux la véritable figure du sportif, dans tout ce que ce mot comporte de meilleur, nous passons la parole.
Chapitre 1
La pâtée du chien et la farine de moutarde
Aussi loin que je puisse retrouver le fil de mes souvenirs, me voici en présence d’un garnement au solide appétit. A la maison, il y avait un chien Médor, comme tous les chiens des histoires. Pourtant, ceci n’est point une histoire. Médor, donc, dépérissait à vue d’œil. Il avait droit, chaque jour, cependant, à trois solides pâtées. Etait-il malade ?
Un soir, en même temps que la clef du mystère, on me découvrit au fond de la niche, dévorant consciencieusement la pâtée du chien. A l’entrée, Médor faisait le guet. Il n’avait aucune autre maladie qu’un cœur tendre et généreux. Moi, j’avais quatre ans et ne manquais de rien à la maison; mais la pâtée du chien était tellement meilleure !
Deux ans plus tard, ma sœur Marie avait la grippe. A la cuisine, quelque chose de bien appétissant mijotait dans une casserole. C’était tendre, onctueux, d’une belle couleur brune, et la cuiller de bois, plantée au beau milieu, tressautait lentement, à cadence régulière. La tentation était trop forte, je goûtai. Ça n’était pas sucré, mais je trouvai ça bon.
En cinq minutes, j’eus englouti la pleine casserole de farine de lin et moutarde, préparée pour le cataplasme sinapisé de ma sœur Marie.
Le plus curieux de cette histoire vraie fut que deux jours plus tard, j’eus la grippe à mon tour. Parlez-moi, à présent, des préventifs !
J’étais le sixième de sept enfants. Mon père était contremaître de filature et m’appelait son « sacré outil ». La guerre le vit mobilisé à Besançon en même temps qu’elle laissa ma mère aux prises avec sa maisonnée.
Dès le deuxième jour, les obus pleuvaient sur Belfort: Nous fumes évacués dans l’Ain, à Cuisiat. Je n’avais pas tout à fait huit ans.
Durant une année, je gardai les vaches, aidai aux travaux des champs. C’est durant cette période, je crois bien, que naquit chez moi le goût du mouvement, de l’effort physique, l’amour du grand air, la satisfaction de la tâche accomplie.
Un jour, mon père eut une permission. Comme il avait laissé pousser sa barbe, comme je ne l’avais jamais vu en soldat, je ne le reconnus pas. A l’approche de ce militaire barbu et crotté, je me sauvai.
Mais, en courant à toutes jambes, j’entendis. une voix m’appeler sacré outil. Je rebroussai chemin et me jetai dans ses bras en pleurant.
« Mon capitaine »
Mon père fut ensuite affecté à une usine de Belfort. Bien que notre ville fût toujours bombardée, ma mère décida de regagner notre maison. Trois années durant, ce fut la course aux éclats d’obus, les longues stations dans la cave, et aussi la petite guerre au Champ-de-Mars. Nous y avions creusé des tranchées et nous nous bombardions consciencieusement à coups de pierres. J’étais le «capitaine Français».
Malheureusement, au rôle brillant de capitaine français s’adjoignait celui, plus modeste, de bonne d’enfant. On m’avait en effet chargé de promener dans sa voiture mon neveu René Droesch, alors âgé de quelque 18 mois.
La voiture avait beau rester à l’arrière du front, il y avait les balles perdues. Un jour, je ramenai à la maison mon neveu, la tête en sang. Inutile de vous préciser qu’un quart d’heure durant, le capitaine Français n’en mena pas large !
Fort heureusement, les blessures de guerre de René Droesch n’étaient pas graves. A présent, il se porte fort bien. La saison passée, il a été international amateur. Actuellement, il joue aux Girondins de Bordeaux.
Chaque fois que nous nous rencontrons, il écarte ses cheveux et me montre, en souriant, une magnifique cicatrice.
Il m’appelle toujours « son capitaine ». Il fut et reste mon poulain.
Piqueur de chaudières
A la fin de la guerre, j’avais onze ans. Nous habitions à la sortie de Belfort, sur la limite de Valdoie, juste en face du stade de l’U.S. Valdoyenne, devenu depuis celui de l’U.S. Belfort.
Habiter en face du stade: imaginez-vous ce que cela peut représenter pour un gamin de onze ans n’ayant pas précisément le goût des jeux tranquilles, et encore moins celui des études poussées…
Je passai néanmoins, et tant bien que mal, mon certificat d’études. Mais ce fut pour moi un grand maximum. Cette dure étape franchie, je décidai une fois pour toutes d’orienter ma jeune existence vers d’autres occupations. Rien ne fut négligé pour cela, faites-moi confiance ! Je n’ai pas compté les corrections reçues d’un maître excédé, ni le nombre de gousses d’ail employées à frotter ma main droite, à seule fin de la faire enfler jusqu’à vraiment ne plus pouvoir écrire ! Ceci, je ne devrais peut-être pas le dévoiler. On va m’accuser de donner le mauvais exemple. Mais. je vous ai promis, toutes mes confidences…
A la fin, ma mère en prit son parti puisque je ne voulais plus aller à l’école, je débuterais dans le métier de piqueur de chaudières.
Piqueur de chaudières; cela ne vous dit rien, sans doute. Apprenez donc que les coudes et les genoux rembourrés par de vieux chiffons, armé d’un marteau pointu, à plat ventre ou à genoux, je menai, chaque jour de cinq heures à midi et de une à six heures, un vaillant combat contre la crasse des chaudières. Après quinze jours de cette gymnastique, j’étais fourbu et je reçus un salaire de 55 francs.
Mais comme je l’avais voulu, je ne me plaignis de mon sort à personne. Cependant, dès que je pus changer d’emploi, je ne me fis pas prier. Bobineur à l’usine Dreyfus durant quelques mois, j’entrai ensuite à l’Alsacienne de Constructions Mécaniques en qualité d’apprenti tourneur. J’avais alors 13 ans et c’est à cette époque qu’eurent lieu mes premiers pas dans la carrière sportive. Débuts éclectiques et mouvementés, comme vous allez le voir.
Mes premiers pas dans la carrière
Depuis longtemps je hantais le terrain de football qui se trouvait juste en face de la maison. Mais mon rôle s’était borné jusque là aux coups de main donnés à l’installation des poteaux de buts (moyennant quoi je «resquillais» une entrée gratuite pour les matches) et à taper dans un vieux ballon, le soir, en attendant l’heure du dîner.
Alors, les choses devinrent plus sérieuses. Mon père me fit inscrire à la société de gymnastique « La Belfortaine », en même temps que je débutai comme footballeur à l’U.S. Belfort. Comme footballeur, c’est beaucoup dire. Mettons comme apprenti footballeur. Et encore, apprenti sans maître. On ne devait m’apprendre que bien plus tard les rudiments de ce qui devait être mon métier, un métier qui pourtant m’aura valu bien. des satisfactions.
Chaque soir, je pratiquais donc la gymnastique d’agrès dans la salle de la Belfortaine, ce qui devait me permettre de me développer considérablement en deux années. Le dimanche, je jouais au football dans une équipe hybride, où se trouvaient des gamins de mon âge, de plus grands et aussi quelques garçons de 20 ans et plus, qui n’avaient jamais réussi à s’imposer dans les formations régulières.
Chapitre 2
Une brève carrière de boxeur…
A 14 ans 1/2, je trouvai la gymnastique d’agrès quelque peu monotone et quittai « La Belfortaine ». Dans toute la ville, on ne parlait alors que du boxeur belfortain Paul Fritsch, qui venait d’enlever un titre de champion olympique, et de ses camarades de l’U.S.B. Mucher et Weber, champions régionaux. Je fus pris soudain d’une passion immodérée pour la boxe. Comme beaucoup de passions immodérées, celle-ci fut brève.
Un certain Stoecklin, moniteur à la salle de I’U.S.B., y mit fin. Un soir, il me proposa fort gentiment de faire trois reprises avec lui. Très fier, très flatté, j’acceptai. Mal m’en prit !
Le débutant au style rudimentaire que j’étais fut vite malmené par un rival de quelque huit kilos plus lourd. Mon adversaire avait d’autant moins de ménagement pour moi, qu’au bord du ring une quinzaine de spectateurs ne manquaient pas de se réjouir à la vue de la belle correction qu’on était en train de m’infliger. Je terminai pourtant les trois reprises prévues sans demander grâce. Mais à quel prix !
Je fus deux jours couché, la figure recouverte de compresses. Est-il besoin d’ajouter que mes parents ne voulurent plus entendre parler de boxe, et que j’étais moi-même un peu refroidi par cette aventure ? Ma belle passion pour le « noble art » en avait pris un « sérieux coup ».
Ailier gauche, si vous voulez…
Par contre, je continuai à pratiquer assidûment. le football, jouant selon les semaines en équipe seconde ou chez les juniors. On m’avait affecté au poste d’ailier gauche parce que j’étais (et suis encore à présent) beaucoup plus adroit du pied gauche que du droit, et que les gauchers n’abondaient pas à l’U.S. Belfortaine ! Mais je dois avouer que je n’y brillai pas autrement. Je n’étais pas, je ne devais pas être dans l’avenir, un scientifique du football. Beaucoup de mes coups de pied, qui auraient voulu être des centres, se perdaient… loin derrière les buts, tant je mettais d’ardeur à l’ouvrage.
Un jour, un dirigeant de l’U.S.B. me dit : « Toi, tu feras un bon arrière ».
Jouer arrière à vrai dire, j’y avais bien souvent pensé. Je sentais qu’empêcher l’avant adverse de passer (au besoin en le bousculant un peu), frapper de toutes mes forces dans la balle en serrant les poings et en fermant les yeux, tout ceci me conviendrait davantage que le dribble, la feinte, la passe, en un mot, la finesse d’ailier.
Mais on m’avait désigné pour le poste gauche, et je n’insistai pas autrement. Un jour, toutefois, l’arrière gauche de seconde équipe fut blessé et l’on me désigna pour le remplacer. Il faut croire que je ne me comportai pas trop mal à ce nouveau poste, puisque j’y fus maintenu, jusqu’au moment où les dirigeants décidèrent de m’essayer en équipe première, en championnat, à Audincourt. J’avais alors 16 ans, et passablement le trac .
Il faut vous dire que les matches contre nos grands rivaux régionaux Audincourt, Valentigney, Pont-de-Roide, Grandvillard, ne constituaient pas précisément des parties de plaisir, mais au contraire de bonnes parties de «bourre». L’ardeur primait la technique, et, ma foi, on y allait tant que ça pouvait non sans quelques plaies et bosses de part et d’autre.
Mais ce premier match se passa sans encombre. Nous gagnâmes, et dans le car nous ramenant d’Audincourt à Belfort, mes camarades me dirent que je ne m’en étais pas trop mal tiré. J’étais ce soir-là, le plus heureux des footballeurs de seize ans.
Le premier « Vas-y Etienne ! »
Le dimanche suivant, nous jouions à Valentigney, or, chaque fois que j’attaquai l’ailier droit de l’ASV, le public criait :
« Allez Etienne ! Vas-y Etienne ! »
Je n’en croyais pas mes oreilles. Ma jeune renommée avait donc déjà franchi les limites de Belfort.
Pourtant, après le match, ma modestie devait être remise à sa place. Les «Vas-y Etienne» ne m’étaient aucunement destinés, mais bien à l’ailier droit de Valentigney: Etienne Grédy.
Etienne Grédy et moi avons depuis joué maintes fois l’un contre l’autre. Il fut longtemps, parmi tous les joueurs régionaux, mon adversaire n° 1. Tous les deux, nous ne nous sommes guère ménagés.
Mon adversaire no 1 d’alors est à présent l’un de mes bons amis et aussi… mon directeur sportif, au FC Sochaux. Bien souvent, nous évoquons ensemble ces fameuses parties de bourre Belfort- Valentigney.
Lucien Gamblin, que j’admirai…
A la fin de cette saison, ayant terminé d’autre part mon apprentissage de tourneur, mon père m’envoya faire un stage de dix mois aux usines de l’Alsacienne de Constructions Mécaniques, à Clichy. Durant ce temps, je n’abandonnais pas exactement le football mais jouais seulement le samedi, réservant mes dimanches pour assister aux grands matches. J’étais surtout un habitué de Saint-Ouen, dont les installations n’étaient pas encore celles de l’actuel Stade de Paris. Pour vingt sous, on avait alors accès au terre-plein, derrière les buts. De là, je pouvais admirer tout à mon aise le jeu des défenseurs du Red Star, et je vous prie de croire que pas un des faits et gestes des Chayriguès, Gamblin et Meyer n’était perdu pour moi.
Je suivais surtout avec une admiration sans bornes le jeu de Lucien Gamblin, capitaine du Red Star et de l’équipe de France. Devenir un Lucien Gamblin, tel était le rêve qui hantait mes nuits, après chaque match à Saint-Ouen.
Attaquer l’homme d’une manière aussi décidée et efficace, dégager la balle de volée avec une telle maîtrise et une telle force, pourrais-je un jour approcher seulement de ces qualités ?
Je puis bien le dire : si j’ai persévéré dans le football, je le dois beaucoup à Lucien Gamblin, mon « ancien », et aussi mon maître, sans le savoir.
Après les matches, je suivais les joueurs du Red Star dans le petit café où ils s’habillaient alors. De la table où j’étais assis devant mon verre de bière, j’écoutais avidement leurs commentaires. Maintes fois, à la sortie, je me suis approché de Chayriguès, de Bonnardel, de Nicolas, de François Hugues. Chaque fois je me promettais de « parler » à Lucien Gamblin. Jamais je n’osais…
Débuts cyclistes… mouvementés
Rentré à Belfort, je repris ma place en équipe première de l’USB, et achetai, avec les économies réalisées durant mon séjour à Paris, un vélo de course J.-B. Louvet. Chaque soir, après mon travail, je partais faire une cinquantaine de kilomètres dans la campagne ou sur les pentes du Ballon d’Alsace. J’avais une idée derrière la tête: tenter ma chance en course sitôt la saison de football terminée. Pour ce faire, je m’inscrivis à la « Pédale Belfortaine ».
Ma première course fut épique. J’avais, je me souviens fort bien, le n° 98, c’est vous dire que les partants ne manquaient pas.
Au départ, une chute quasi-générale se produisit et je me retrouvai à terre, parmi une hécatombe de jambes huilées, de vélos enchevêtrés, les yeux et la bouche pleins de poussière…
Ce n’était pourtant que le commencement de mes malheurs. Dans une longue descente, je poussai si fort sur mes pédales, histoire de regagner quelques places la tête tellement baissée que je vis bien trop tard un virage imprévu. Me voici dans le fossé, cette fois les côtes meurtries et une pédale tordue. Remontant néanmoins sur mon vélo, je continuai et j’eus la chance de passer un certain nombre de coureurs. A l’arrivée, on me dit :
« Tu es vingt-deuxième, voilà ton prix ». C’était une bouteille de mousseux. Je l’avais bien gagnée.
Où je préférai le cyclisme au football
Cette première course pleine d’aventures, ces débuts assez peu encourageants ne me rebutèrent pas. La même année et la suivante, après la saison de football, je courus d’autres épreuves régionales, notamment l’ascension du Ballon d’Alsace et le Circuit du Territoire dans lequel je me classai troisième, malgré une crevaison à 18 km. de l’arrivée. Je remportai, pour ma seconde saison, le Championnat de la « Pédale » et courus alors sur la piste belfortaine, mon vélo de route transformé, papillons et freins enlevés, guidon baissé.
Un jour, dans une course à l’américaine, je fis premier des régionaux avec un camarade de la « Pédale ». Nous terminâmes à deux tours de Francis et Charles Pélissier.
Une autre fois, désigné par la Ligue de Bourgogne-Franche-Comté pour jouer un match de sélection, je refusai, à seule fin de pouvoir courir une individuelle de 400 tours, à laquelle participaient Christophe et Barthélemy.
Ainsi, je préférais à cette époque le cyclisme au football. La course sur route surtout. Les rudes efforts imposés au routier me plaisaient davantage. J’aimais pousser de toutes mes forces sur les pédales, cheveux et figure fouettés par le vent ou la pluie, sans autre préoccupation que celle de donner mon maximum d’effort, sans penser à rien. J’aimais arriver au but, fourbu, mais satisfait de l’effort accompli.
Un jour, à la suite d’une course sur piste, Christophe m’avait dit :
« Petit, si tu as l’intention de poursuivre dans le métier, viens à Paris, je m’occuperai de toi. Je crois que tu as ce qu’il faut pour réussir dans les courses dures, les épreuves de longue haleine. Tu ferais sans doute un bon «Tour de France ». Bien souvent, je pensai aux paroles de Christophe. Et peut-être serais-je actuellement au terme d’une carrière de cycliste professionnel, si la fin tragique de mon frère Charles, décédé à la suite d’un douloureux accident, ne m’avait à jamais enlevé l’idée de poursuivre un tel programme. Mais comme je n’aimais pas rester inactif une fois la saison de football terminée, je m’adonnai les deux années suivantes à l’athlétisme, sans jamais me spécialiser. Réalisant des temps honorables sur 100 et 400 mètres, je lançai le poids à 11 m 80, le disque à 34 mètres, sautai 6 m 35 en longueur sans posséder aucune espèce de technique dans ces différentes spécialités.
Chapitre 3
C’est ainsi que je lançai le poids comme je l’aurais fait d’une grosse pierre. Un jour, à Strasbourg, je m’engageai pour le lancement du poids dans un meeting réservé aux 2 catégorie. Comme ça, «pour voir». Le matin, aux éliminatoires, je réalisai mon jet habituel: 11 m 80. L’après- midi, je ne revins pas au stade. Par le journal du lendemain, j’appris que le vainqueur avait lancé à 11 m 75.
Comme vous le voyez, j’ai pratiqué un peu tous les sports avant de me consacrer définitivement au football.
« Ça, votre sportif ? »
J’avais 19 ans lorsque je fus incorporé au 305e RALP, à Belfort. Fatigué par une saison de football suivie de trois mois de courses cyclistes, je n’étais guère en brillant état physique. De plus, trois jours avant mon entrée à la caserne, au cours d’un match contre Victoria Ziskow, je m’étais donné un tour de reins et mes jambes portaient quelques traces de ce match assez rude, bien que qualifié d’amical. Aussi n’avais-je pas très fière allure en me présentant devant le major, auquel on avait dit de moi :
« Il est costaud, il fait du sport ».
Mais le major n’avait cure de ce renseignement préalable.
« C’est ça votre sportif, s’écria-t-il en me voyant. Moi, j’appelle ça, une crevure »
Je mesurais alors 1 m 70 et pesais 65 kilos. Ai-je besoin de vous dire que cette appréciation sur mon compte me vexa horriblement ?
C’est d’ailleurs le seul souvenir désagréable que j’aie conservé de mon année de régiment. N’étant pas trop mauvais soldat, j’avais toujours les permissions nécessaires pour aller jouer le dimanche avec l’USB.
Afin de désigner les exempts de corvée, on organisait chaque semaine une course « cours du quartier aller et retour », j’eus la chance de couper à la plupart des petits inconvénients du métier. Libéré au bout d’une année en tant que fils de famille nombreuse, je repris mon métier de tourneur.
Le premier manque à gagner
Comme je désirais alors améliorer mon ordinaire, j’eus l’idée de travailler, en plus de mon service de jour, deux nuits par semaine. On me désigna pour les nuits du mardi au mercredi et du samedi au dimanche. Ainsi, j’entrais à l’usine le samedi matin à 7 heures pour en sortir vingt-quatre heures plus tard. Lorsque nous partions en déplacement, j’avais tout juste le temps de passer à la maison pour me changer. Mais je touchais 110 Francs de plus par semaine.
Si ce surcroît de travail améliorait quelque peu ma bourse de jeune homme, il agissait différemment sur ma forme de footballeur, on le conçoit aisément.
Mes dirigeants eurent tôt fait de découvrir le motif de cette baisse de condition. Un jour, ils me firent appeler :
« Ecoute, Etienne, cette vie ne peut plus durer pour toi. Nous comprenons fort bien que tu aies besoin d’un peu plus d’argent. Mais nous ne voulons pas que ta santé en souffre. Tu vas donc abandonner ton travail de nuit. Et pour que tu n’y perdes rien, nous te paierons chaque semaine ce manque à gagner ».
Sans hésitation, j’acceptai. Ce fut le premier argent que me rapporta le football.
Wilson, mon premier maître
Ce furent aussi mes derniers mois à l’US Belfort. A quelque temps de là, mon ami Maschinot, avant-centre de l’USB, et moi-même, acceptions les offres qui nous étaient faites par l’AS Strasbourg: une situation et une place en équipe première de l’ASS, où jouaient déjà quelques footballeurs cotés, comme Mairesse, Wagner, Banide, Sharwath, Poujol et d’autres.
Ce fut le premier tournant de ma carrière sportive. Je ne signai à l’AS Strasbourg qu’après longue réflexion et discussions avec mes dirigeants de l’USB et mes parents. Ces derniers, surtout, ne comprenaient pas que je veuille quitter Belfort, où j’avais un emploi stable et susceptible d’amélioration, pour tenter ma chance dans l’inconnu.
Mais, bien qu’étant à cette époque un footballeur assez modeste, je sentais confusément toute la place que le sport allait désormais tenir dans ma vie. Je décidai donc de saisir la chance qui m’était offerte. D’ailleurs, que risquais-je ? De rentrer à Belfort, quelques mois plus tard, si cela ne marchait pas à Strasbourg, d’y retrouver ma place de tourneur et mon poste d’arrière à l’USB.
Maschinot et moi passâmes seize mois à Strasbourg. Seize mois, au cours desquels j’ai véritablement appris ce qu’est le football. En l’occurrence, je dois beaucoup à l’entraîneur écossais Wilson.
En arrivant à l’ASS, je n’étais, en effet, qu’un apprenti mal dégrossi, n’ayant pour lui que ses moyens physiques, sa fougue et sa bonne volonté : voilà douze ans, les clubs amateurs, comme l’US Belfort, n’avaient guère les moyens de s’offrir un entraîneur.
C’est Wilson qui m’enseigna à donner un coup de tête, m’apprit à me placer à peu près correctement, à contrôler une balle, à attaquer l’homme. Durant ces seize mois passés à Strasbourg, je pus ainsi accomplir de sensibles progrès.
Je vous ai dit que l’ASS avait, cette saison- là, une très bonne équipe. Mais nous ne pûmes nous imposer ni dans le Championnat régional, enlevé par la volontaire formation du FC Mulhouse, ni dans la Coupe de France, où nous fûmes éliminés à Lille par la non moins volontaire équipe de l’US Boulogne.
Pratiquant un football de bonne qualité, l’ASS manquait parfois du « punch » indispensable pour enlever un match de Coupe ou de Championnat. Par contre, en parties amicales, nous battions nettement presque tous nos adversaires.
Mes premiers déplacements
C’est alors que je fis mes premiers déplacements intéressants. Nous allâmes jouer aux îles Baléares, à Palma et à Soleure. Quel voyage merveilleux, pour moi qui ne connaissais ainsi dire que l’Est de la France et Paris. Une tournée en Allemagne nous permit ensuite de représenter dignement le football français, puisque nous ne fûmes pas battus une seule fois. Mais, à côté du football, il y avait le travail. Et, dans ce domaine, tout n’allait pas pour le mieux. Malgré les efforts de nos dirigeants pour nous trouver un emploi intéressant, Maschinot et moi-même ne nous plaisions nulle part. Pourtant, nous ne manquions pas de bonne volonté.
Je me souviens notamment d’un essai que je fis dans une usine d’électricité à Kehl, de l’autre côté de la frontière.
Dès le matin de mon arrivée, j’en mis un bon coup mais une conversation que je surpris entre deux ouvriers allemands travaillant à mes côtés (ils ignoraient que je comprenais leur langue) devait bientôt tempérer mon zèle:
« Ce n’est plus la peine de nous fatiguer à présent, disait l’un d’eux à son camarade. Regarde le Français: il en fera davantage dans sa matinée que nous deux durant la journée entière ».
Ce pauvre Poli Bloch
C’est au cours de mon séjour à Strasbourg que je fus sélectionné pour la première fois en équipe de France B, pour aller jouer en Tunisie.
J’étais à cette époque à peu près inconnu, mais mon ami Banide, demi-centre de l’AS Strasbourg, avait dit à Gaston Barreau :
«Sans doute, n’est-il pas un grand footballeur, ni très scientifique. Mais «il balaye» d’une façon fort efficace. Si vous lui donnez sa chance, vous ne le regretterez pas».
Je fus donc désigné pour l’entraînement des équipes A et B, puis pour aller jouer à Tunis, où je devais être victime d’un de ces «coups fourrés» dont je me souviendrai longtemps.
Le matin du match, Maurice Banide, qui commandait l’équipe, me prit à part et me déclara :
«Tu sais, Etienne, le bruit court ici que tu ne sais pas jouer, mais seulement tout bousculer sur ton passage. Il y a notamment un joueur qui se promet de te ridiculiser, en te feintant à tous coups
– Et ce joueur, qui est-il ?
– Poli Bloch. Il sera ton adversaire direct»
Ah ! il allait me passer à tous coups, me ridiculiser, Poli Bloch. Eh bien, nous verrions… Mes pauvres amis ! J’ose à peine dire ce qu’il advint des quelque 60 kilos de mon malheureux adversaire, tout au long de la partie. Aussi, vous ferai-je grâce de plus de précisions. Ce que je puis dire, c’est qu’il ne me passa pas souvent.
Ah ! je ne savais pas jouer ! Au vestiaire, le match terminé et gagné, mes camarades partirent d’un unanime éclat de rire. «Personne n’avait dit quoi que ce soit sur ton compte. C’était pour te faire marcher, car tu es le bleu».
Je me précipitai au vestiaire voisin. Poli Bloch se frottait les côtes. Il me regarda venir d’un air parfaitement stupéfait. Lui tendant les deux mains, je ne pus que balbutier :
«Je… je… tu ne m’en veux pas ?
– Non, je ne t’en veux pas, mais tout de même, tu ne crois pas que tu es allé un peu fort ? »
Depuis, nous sommes devenus les meilleurs amis du monde. Mais sans doute n’a-t-il pas encore compris pourquoi je semblais tant lui en vouloir ce jour-là. Maurice Banide, lui, en rit encore.
Chapitre 4
Où l’on entrevoit le F.C. Sochaux
Nous avions, Maschinot et moi, presque décidé de quitter Strasbourg à la fin de la saison. Nous y avions des camarades très gentils, et nos dirigeants ne savaient qu’inventer pour nous rendre service. Mais le mal du pays ne se discute pas. Belfort, notre emploi aux usines de « l’Alsacienne », et cette vieille USB nous manquaient.
C’est alors que les événements se précipitèrent. Un jour, nous reçûmes une lettre d’un M. Bourgeois, directeur sportif du Football Club de Sochaux, nous donnant rendez-vous dans un grand café de la place Kléber, pour le surlendemain.
M. Bourgeois, décrit comme directeur sportif du Football Club de Sochaux, ne figure dans aucun organigramme de l’époque mais la réussite de son action auprès de Mattler et Maschinot pour rejoindre le club a été un élément essentiel dans le développement du FC Sochaux.
Nous ne connaissions pas ce M. Bourgeois et nous demandions ce que nous voulait le FC Sochaux, alors petit club de série inférieure, dont la réserve de l’USB n’eût sans doute fait qu’une bouchée. Enfin, nous verrions bien ce que nous voulait M. Bourgeois.
« Voici, nous dit-il à peu près. Les usines Peugeot ont l’intention de créer à Sochaux une grande équipe. Nous attendons les signatures de Lozes et Kenner, du Club Français; des frères Laurent du CAP; d’un grand demi-centre anglais, Eastmann, et d’autres bons joueurs. Voulez-vous signer à Sochaux ? Vous aurez un emploi aux usines Peugeot et pourrez rentrer à Belfort, chaque soir. Réfléchissez, vous me rendrez réponse dans 48 heures ».
C’était déjà tout réfléchi. Et si nous ne dîmes pas tout de suite «d’accord» à M. Bourgeois, c’est que nous ne voulions pas lui donner l’impression d’être trop enchantés de sa proposition.
Quelques semaines plus tard, j’endossai, pour la première fois, ma chère chemisette bouton d’or, que je n’ai pas quittée depuis. Voici exactement dix années de cela.
Ne croyez pas que nos débuts sochaliens constituèrent pour nous «une vie de château». Chaque matin, j’accomplissais en moto le trajet Belfort-Sochaux pour être aux usines à 7 heures. A part la liberté qui leur était laissée pour assister aux entraînements, les contremaîtres et chefs de service ne connaissaient pas les footballeurs. Et je vous prie de croire que nous ne volions pas notre salaire hebdomadaire.
Je me souviens même avoir écopé d’une amende de 20 francs pour n’être pas venu travailler le lendemain d’un match.
Mais peu à peu, cette belle ardeur au travail devait s’atténuer. Il y eut les permissions de plusieurs jours accordées pour les déplacements, les séances d’entraînement plus nombreuses, les relâchements d’avant et après-matches. Certains de mes camarades ne faisaient plus que de rares apparitions aux ateliers.
L’ère du professionnalisme « autorisé » approchait à grands pas.
Je quittai moi-même mon emploi de mécanicien aux usines Peugeot pour me consacrer uniquement au football. Presque sans m’en être rendu compte, le sport avait pris la plus grande place dans ma vie.
Le coiffeur anglais de Beuten
L’équipe première du FC Sochaux passait d’ailleurs à cette époque le plus clair de son temps en déplacements, ne jouant que des matches amicaux, et ceux de la Coupe Sochaux, laissant à la réserve le soin de représenter ce club en championnat régional.
De ces voyages, j’ai conservé quelques bien jolis souvenirs. Je ne veux pas manquer de vous conter l’un des plus amusants.
Le jour de Noël 1929, au cours d’une longue tournée en Allemagne, nous devions jouer à Beuten, en Haute-Silésie, tout près de la frontière polonaise.
La tournée du FC Sochaux en Saxe et Silésie s’étala du 26 Décembre 1929 au 05 Janvier 1930. Le match face à Beuten a eu lieu le 1er Janvier 1930 et non à Noêl.
La veille, grande liesse à notre arrivée : cortège dans les rues pavoisées aux couleurs tricolores, réveillon à tout casser, arbre de Noël et foxtrott jusqu’à une heure fort avancée de la nuit. Nous en avions presque tous oublié que nous étions là, non pour festoyer, mais pour jouer le lendemain un match de football.
Aussi, à l’heure où tous les carillons de Beuten appelaient les fidèles à la grand-messe, y eut-il quelques réveils… pénibles. L’un d’entre nous, je ne veux plus savoir lequel, se déclara même hors d’état de jouer l’après-midi. Nous lui fîmes aisément confiance.
Pourtant, nous n’étions que onze, y compris ce cher Gibson, notre entraîneur, qui, à près de cinquante ans, tenait encore de temps à autre sa place dans l’équipe. Allions-nous être réduits à présenter dix joueurs sur le terrain ?
C’est alors que le patron de l’hôtel nous déclara :
«Ecoutez, il y a en ville un coiffeur anglais. Il sait sûrement jouer au football. Sans doute fera-t-il votre affaire ».
Nous allâmes donc trouver le coiffeur. C’était bien un Anglais: il avait les cheveux roux, des moustaches rousses et des taches de rousseur. Dans sa langue maternelle, Gibson lui exposa le motif de notre visite.
«Football… Oh, yes?» se contenta-t-il de répondre. Un large sourire éclaira sa figure rousse. Trois heures plus tard, il était le premier au vestiaire.
Nous n’avons jamais su si le coiffeur anglais avait voulu nous faire un bon «gag» ou s’il ne s’était jamais fait quelque illusion quant à ses qualités de footballeur. Toujours est-il que je n’ai jamais vu d’exhibition aussi désopilante que celle de ce brave quadragénaire Britannique échoué à l’aile gauche d’une équipe de football. Je vous jure qu’à lui seul il en donna au public de Beuten pour son argent.
Et comme, malgré tout, nous parvînmes à l’emporter sur l’équipe locale de valeur modeste, tout le monde fut content.
La prévision de M. Seeldrayers
Quelque temps plus tard (au complet cette fois et sans réveillon préalable) nous allâmes entraîner l’équipe de Hollande, à Rotterdam, puis celle de Belgique, à Bruxelles.
En réalité, c’est tout l’inverse. Le match contre la Belgique eut lieu le 09 Février 1930 et celui contre la Hollande le 14 Avril 1931.
Les succès que nous remportâmes sur les deux «onze nationaux » contribuèrent à renforcer la réputation naissante du FC Sochaux. Mes camarades Lozes, Lucien Laurent et Maschinot étaient désignés pour jouer avec l’équipe de France contre le Portugal, à Porto. Je ne désespérais pas de voir mon tour arriver, un jour ou l’autre.
Je me souviens qu’à la suite de notre victoire sur les «Diables Rouges», le grand dirigeant belge M. Seeldrayers avait dit à notre gardien de but Lozes :
«Si c’est vous qui gardez les buts de l’équipe de France, en avril prochain, contre la Belgique, nos avants pourront toujours «y aller», ils ne marqueront pas ».
Qu’avait dit là M. Seeldrayers, le 13 avril 1930, à Colombes, mon ami Lozes devait être battu six fois par les fougueux attaquants belges…
Lozes, Wartel et moi-même, telle était alors la défense du FC Sochaux. Et je ne veux pas manquer de dire ici quelques mots de ces deux excellents joueurs, excellents camarades aussi.
Lozes restera l’un des plus brillants et spectaculaires gardiens de but que j’ai connus. Formé en Espagne, il était doué de qualités naturelles et d’une souplesse invraisemblable. Souvent je me suis demandé par quelle miraculeuse détente il avait pu sauver tel but tout fait !
Lozes n’avait qu’un défaut: il se décourageait facilement. Et lorsque le moral n’y était pas…
Souvent je lui ai dit, amicalement : «Mon vieux Tonio, quel dommage que tu n’aies pas un peu plus de plomb, là…»
Tu ne m’en voudras pas de l’avoir rappelé ici, n’est-ce pas, Tonio ?
Lozes, dans sa spécialité, était un grand artiste.
Paul Wartel, lui, fut alors un des éléments les plus précieux de l’équipe Sochalienne, soit au poste d’arrière droit, soit à celui de demi-aile. J’ai toujours envié le sens du placement que possédait Wartel : on eût dit qu’il sentait exactement où allait venir la balle. Bien souvent, je me suis demandé pourquoi Paul Wartel n’avait jamais été pressenti pour l’équipe de France.
Mais je n’aurai garde d’oublier les autres camarades des débuts Sochaliens grâce auxquels nous pûmes remporter de jolis succès : les Kenner, Lucien et Jean Laurent, Eastmann, Cottin, Hillier, Leslie Miller, Maschinot, Williams et d’autres, qui portaient à cette époque les couleurs du FC Sochaux.
Enfin, ma première sélection
En cette fin de saison 1929-30, je me sentais en pleine forme physique. Depuis le jour où le brave major du 305eme R.A.L.P. m’avait traité de «crevure», j’avais singulièrement «forci». Un entraînement régulier avait fait de moi un athlète acceptable: 1 m 80 et quelque 82 kilos. Après celles de Wilson, les leçons de Gibson avaient porté leurs fruits, continué à dégrossir le débutant que j’étais à mon arrivée à Strasbourg. J’avais conscience, non pas d’être devenu un grand footballeur, loin de là, mais d’être un footballeur en progrès, en pleine condition physique, et ne négligeai rien pour m’y maintenir. Pourtant, à 23 ans et demi, je commençais à me demander si je ferais jamais partie de l’équipe de France A.
Mais voyez comme il ne faut jamais désespérer dans la vie. Alors que je m’apprêtais, en cette fin de saison, à remiser pour deux mois mes souliers à crampons, je fus convoqué pour jouer le 25 mai 1930, à Liége, contre la Belgique, la revanche de ce fameux 6-1 du 13 avril, à Colombes.
Je devais avoir, dans la suite de ma carrière sportive, de nombreuses satisfactions. Je puis vous dire qu’aucune d’entre elles ne m’a causé la joie de cette première sélection.
Chapitre 5
« Tu es arrière gauche tu joueras arrière droit »
La semaine qui précéda le match de Liége, je ne «vécus» pas. Je forçai mon entraînement, surveillai ma nourriture. La nuit, je rêvais de maillot bleu et de coq d’or brodé.
En quittant Belfort pour Paris, l’avant-veille du match, j’embrassai Tonio Lozes en lui promettant la revanche du match de Colombes et de ces six buts qu’il avait encore sur le cœur.
Pourtant, je devais avoir une sérieuse déception en arrivant sur le terrain liégeois. J’étais persuadé que l’on m’avait désigné pour le poste d’arrière gauche, comme dans mon club. Or, c’était bel et bien celui d’arrière droit qui m’était dévolu. Je n’y avais jamais joué. Et je crois vous avoir dit au début de ce récit que maintenant encore, je suis beaucoup plus adroit de mon pied gauche que du droit.
J’essayai bien de m’arranger avec Capelle, mon partenaire. Mais Capelle me répondit:
«Ecoute, j’ai toujours joué à gauche dans l’équipe de France. Ce n’est tout de même pas à moi de te céder ma place. D’ailleurs, je suis certain que tu te débrouilleras fort bien».
Malgré cet encouragement, j’avais un trac terrible lorsque le coup d’envoi fut sifflé. Durant les premières minutes, j’eus l’impression d’être le plus mauvais des vingt-deux joueurs, et il me semblait que les yeux des trente mille spectateurs et de mes dix camarades étaient braqués sur moi, à l’affût de la moindre de mes erreurs.
Peu à peu, cependant, je repris confiance. Mes camarades, depuis Thépot jusqu’à Langiller, en passant par Capelle, Pinel, Chantrel, Delfour et tous les autres, étaient magnifiques. A la mi-temps, nous étions à égalité un but partout. .Comme M. Delaunay nous avait promis un chronomètre en or, cadeau de la Fédération, si nous l’emportions, je chuchotai à Thépot, en regagnant notre vestiaire :
«Alex, j’entends déjà le tic-tac de la montre».
Nous gagnâmes 2 buts à 1. Les supporters belges, qui nous avaient accueillis une heure trois quarts plus tôt par d’ironiques «6 à 1», nous applaudissaient sans retenue.
Heureux, je poussai un grand soupir et crois bien que, dans le vestiaire, j’embrassai tout le monde.
J’ai reçu, depuis, bien d’autres chronomètres en or. Mais celui-ci n’a dès lors jamais cessé de demeurer mon inséparable compagnon.
Départ pour les Amériques
Pourtant, l’excitation de ce soir de victoire passée, je me demandais si l’on me maintiendrait dans l’équipe de France. Je me posais cette question d’autant plus anxieusement que la date de départ pour Montevidéo, où devait avoir lieu la première Coupe du Monde, approchait. Quel merveilleux voyage, quelle belle aventure pour ceux qui auraient la chance d’être sélectionnés ! Enfin la liste des heureux élus fut publiée et j’eus la grande joie d’y voir mon nom et aussi ceux de Thépot, Capelle, Chantrel, Pinel, Villaplane, Jean et Lucien Laurent, Libérati, Delfour, Maschinot, Delmer, Veinante, Langiller et Tassin.
De ma longue carrière sportive, c’est ce voyage en Amérique du Sud qui m’a laissé le souvenir le plus vivace. Nous nous embarquâmes à Villefranche-sur-Mer, chaperonnés par notre très regretté M. Jacques Caudron. Le sympathique Panosetti, soigneur attitré de l’équipe de France depuis de longues années, était également du voyage. Quant à M. Jules Rimet, il devait nous rejoindre à Montevideo quelques jours après notre arrivée.
La traversée dura quatorze jours. Nous fîmes escale à Barcelone, puis à Rio et, enfin, à Santos, Pour vingt sous, les indigènes nous vendaient un panier entier d’oranges, un régime de bananes ou un ananas de belle taille. Jamais équipe de France n’avait fait une telle consommation de fruits.
Nous voyagions avec les footballeurs Belges et Roumains. Mais, à Rio, les joueurs Brésiliens vinrent se joindre à notre troupe. C’était le bateau du football.
Une foule énorme stationnait sur les quais, acclamait à tout rompre ses compatriotes et ne se privant pas, au contraire, de «mettre en boîte» les Européens, et particulièrement l’équipe de France. De leurs dix doigts écartés, ces braves gens nous faisaient comprendre le nombre de buts que nous allions encaisser sur les terrains de Montevideo.
Après tout, on verrait bien. Et notre moral ne fut pas un instant entamé par ces prédictions peu encourageantes.
Mauvais début
victoire quand même…
A Montevideo, nous fûmes reçus d’une façon charmante. Logés dans l’admirable camp du Rowing Club, nous avions à notre disposition terrains d’entraînement, tennis, fronton de pelote basque, voitures particulières et… cuisinier français. Cette cure de grand air et d’acclimatation nous fit le plus grand bien. A l’entraînement, nous battîmes l’équipe de Roumanie par 5 buts à 2. Nous nous sentions en pleine forme pour la Coupe du Monde.
Notre premier match, contre le Mexique, commença pourtant bien mal. Tout d’abord, nous fûmes surpris par la température: il neigeait au début de la rencontre.
Les Mexicains étaient des footballeurs de petite taille, mais vifs, pétulants, pleins de feu. Chacun des chocs avec eux laissait sa trace. Après cinq minutes de jeu, Thépot, durement touché par l’avant centre Méjia, fut contraint de quitter le terrain. A neuf heures du soir, il était encore groggy.
Soit, nous jouerions à dix, mais bien décidés à répondre du tac au tac à nos nerveux antagonistes. Pour ma part, je vous prie de croire que je ne m’en privai pas. Derrière Capelle et moi, « Tintin » Chantrel avait pris place dans les buts et réalisait un match héroïque. Nos trois demis et nos quatre avants étaient déchaînés. En première mi-temps, Languiller, Lucien Laurent et Maschinot marquaient chacun un but. Après le repos, Maschinot ajoutait un quatrième point à notre actif, tandis que l’inter droit mexicain Carreno inscrivait l’unique but de son équipe. Mal entamé, ce premier match se soldait donc par un net succès.
« Notre match homérique »
Deux jours plus tard, sur le terrain du Nacional, nous étions opposés à la fameuse équipe d’Argentine. Bien entendu, nos adversaires étaient grands favoris. Pour cette raison, sans doute, mais aussi peut-être parce que les Argentins s’avéraient comme les plus redoutables adversaires des Uruguayens dans ce premier tournoi mondial. L’immense foule qui occupait les gradins du stade nous encouragea dès le début du match, aussi vivement que si nous représentions ses couleurs.
Ce fut une rencontre homérique. Comme celle de l’avant-veille, elle commença bien mal pour nous, Lucien Laurent et Maschinot ayant été blessés dès le début. Supérieurs en technique, nos adversaires dominaient, dominaient mais la vaillante équipe de France, ah! fut-elle vaillante ce jour-là, ne voulait pas ‘incliner. Au prix d’efforts héroïques, au prix d’une folle dépense d’énergie, elle parvint à ne pas concéder un but jusqu’à neuf minutes de la fin, après avoir été souvent à deux doigts de marquer elle-même. Je n’oublierai jamais le match que notre magnifique Thépot nous sortit ce jour-là. Je n’oublierai pas davantage l’extraordinaire exhibition de Pinel, non plus que la vaillance merveilleuse de Capelle, Chantrel, Villaplane et de nos cinq avants: Libérati, Delfour, Maschinot, Lucien Laurent et Langiller.
A la 81ème minute de jeu, le rude demi centre Argentin Monti qui devait devenir un peu plus tard le pivot de la «Squadra azzurra» et faire beaucoup parler de lui parvenait à marquer l’unique but du match.
Pourtant, nous ne perdions point l’espoir d’égaliser. Depuis la touche, M. Caudron, Panosetti, Veinante, Jean Laurent, Delmer, Tassin nous encourageaient. «Neuf minutes à jouer », nous indiquaient- ils.
Et nos avants partaient à l’assaut du but de Bosco. Trois minutes après le but de Monti, Langiller filait seul le long de la touche, ayant dribblé Suarez. Il se rabattait, feintait Della Torre, il allait tirer au but.
C’est alors que l’arbitre, M. Almeida Rego, consultait sa montre et, d’un coup de sifflet strident, mettait fin aux opérations.
Stupeur dans nos rangs. Stupeur et colère dans les tribunes. M. Almeida Rego avait tout simplement écourté la partie de six minutes. Rendons-lui cette justice: il revint rapidement sur son erreur. Le match reprit dans un tohu-bohu général. Le capitaine argentin Varallo, pour qui toutes ces émotions étaient sans doute trop fortes, piqua une crise de nerfs et dut être emporté du terrain. Nos avants étaient déchaînés. Ce fut, durant ces six dernières minutes, un bombardement continu des buts de Bosco. Delfour envoyait un shot canon sur la barre, Libérati, Maschinot, Lucien Laurent tentaient aussi l’égalisation.
Celle-ci ne vint pas. Nous étions battus, mais combien contents de nous ! La foule uruguayenne envahissait le terrain, portait Thépot et Pinel en triomphe, cependant que les Argentins regagnaient, tête basse, leur vestiaire.
Chapitre 6
II y eut, après ce match, grand chambardement dans l’équipe argentine. Quatre de ses avants furent limogés. Un peu plus tard, Guillermo Stabile, «el filtreador» y prenait le poste d’avant centre, où il devait connaître bien des triomphes.
Pour moi, comme sans doute pour tous mes camarades qui le jouèrent, ce match France-Argentine du 15 juillet 1930 restera, parmi tant d’autres, comme le plus dur, le plus émouvant et aussi le plus beau.
Trois jours après, nous jouions en repêchage contre le Chili. Trois matches en sept jours et quels matches, c’était au-dessus de nos facultés de récupération. Ereintés, nous fûmes battus par 1 but à 0 une nouvelle fois.
Nous ne nous classions donc pas dans cette première Coupe du Monde. Mais nous avions la certitude d’avoir vaillamment représenté les couleurs Françaises auprès du public Sud-américain, qui ne se fit d’ailleurs pas faute de nous le prouver.
Un mot, encore, sur ce voyage en Amérique latine. Au retour, au stade du Flumineuse, à Rio, nous jouâmes contre l’équipe du Brésil. Après avoir mené par 2-0, nous fûmes finalement battus 3-2, non sans avoir prouvé aux supporters brésiliens qui nous avaient prédit, un mois plus tôt, des raclées invraisemblables, que nous n’étions pas tellement «toquards».
Et, dès mon retour en France, je me mariai. J’avais offert à Suzanne, une Belfortaine comme moi (nous nous connaissions depuis notre enfance), ma première sélection en cadeau de fiançailles.
Je lui apportai en cadeau de mariage de fort jolis souvenirs de notre tournée en Amérique du Sud et ma place définitive dans l’équipe de France.
Depuis ce jour, Suzanne est pour moi la plus dévouée des compagnes et ma « supportrice » n° 1. Ma «supportrice» n° 2 naquit deux ans plus tard. Et je vous prie de croire que Brigitte, «La Gamine» comme je l’appelle, sait fort bien, à présent, critiquer le jeu de son papa, lorsque celui-ci le mérite.
Cé mérche… cé mérche ! »
J’ai joué mes sept premiers matches internationaux au poste d’arrière droit, ayant comme partenaire Capelle, Chardar ou Anatol. Je m’y faisais peu à peu, mais attendais tout de même avec quelque impatience le moment d’occuper, en équipe nationale, ma véritable place, celle d’arrière gauche .
Après un match nul (2-2), le 7 décembre, à Buffalo, avec la Belgique, nous nous préparâmes à nous rendre à Bologne où, le 25 janvier 1931, nous affrontions la redoutable «squadra azzurra», dont la réputation grandissait de saison en saison et qui comprenait alors dans ses rangs les fameux Combi, Rosetta, Calligaris, Ferraris IV, Cesarini, Orsi, enfin Meazza et Ferrari, devenus depuis deux vieilles connaissances.
Même compte tenu de la grande valeur de nos adversaires, nous ne fûmes guère brillants sur le stade Bolonais. Cinq buts à zéro, tel fut le score de cette partie et notre exhibition ne rappela que de fort loin le match héroïque joué six mois plus tôt contre l’Argentine.
J’entends toujours le brave Finot, auquel on ne pourra, certes, reprocher d’avoir «baissé les bras», ce jour-là, crier à Gaston Barreau, avec son inimitable accent de gavroche parisien : «Cé mérche, cé mérche !» Cependant qu’il poursuivait inlassablement un Orsi insaisissable.
Pour Finot, dit la «Courette», un match n’était jamais perdu, même lorsque nous étions menés par 5-0 comme ce jour-là.
Mes démêlés avec Svoboda
Trois semaines plus tard, l’équipe de France était sensiblement modifiée pour rencontrer la Tchécoslovaquie, à Colombes. Seuls, Thépot, Finot, Delmer, Delfour, Pavillard et moi-même avions trouvé grâce devant les sélectionneurs. On notait ainsi les rentrées d’Anatol, de Langiller, celle du fameux Paul Nicolas et, enfin, les débuts en équipe nationale de Raoul Diagne, benjamin du «onze».
Ce fut un match bien curieux: les trois buts (deux pour les Tchèques, un pour nous) furent la conséquence de trois penalties.
Le premier fut sifflé contre moi, à la suite d’une explication quelque peu orageuse avec l’avant centre tchèque Svoboda.
Svoboda et moi n’avons jamais pu faire bon ménage. Vous souvenez-vous de Svoboda ? C’était un colosse de 90 kilos, fort comme un Turc. Je ne l’aimais pas et lui me le rendait bien. A chacun des matches que nous avons joués l’un contre l’autre, il y eut entre nous des démêlés exempts de gentillesse. Je crois bien que c’est à la suite de cette rencontre qu’un journaliste français écrivit :
« Lors de chacun des chocs entre ces deux hommes de plus de 80 kilos, on entendait craquer les os ».
C’est dire si nous y allions carrément. Maintenant, je puis bien vous l’avouer sans modestie: c’est moi qui suis sorti vainqueur… au finish, de ce long duel à épisodes. Lors du match France-Tchécoslovaquie, en 1934, à Paris, Svoboda, écœuré, «n’en voulant plus», alla s’exiler à l’aile gauche après 70 minutes de jeu.
Depuis, nous nous sommes rencontrés, mais « en civil ». C’est seulement dans cette tenue que nous avons pu nous serrer la main.
Revenons au premier penalty de ce match France-Tchécoslovaquie 1931. Thépot étant sorti, le colosse tchèque voulut alors accompagner la balle dans notre but vide. Non, cela ne se passerait pas ainsi ! Je pris mon élan et ne me rappelle plus exactement ce qui arriva alors. Nous nous sommes retrouvés tous deux les pieds en l’air, la tête en bas, sur la ligne de but. La balle, elle, avait regagné nos 18 mètres, mais le coup de sifflet impératif de l’arbitre, son geste indiquant le petit cercle blanc, point de réparation, tout ceci me fit comprendre que j’y avais sans doute été un peu fort.
Où l’équipe de France se retrouve
Deux défaites, dont l’une un peu humiliante, un match nul, tel était le bilan de cette première partie de notre saison internationale 1930-31. Par contre, nos deux derniers matches contre l’Allemagne et l’Angleterre devaient nous valoir deux succès aussi méritoires qu’inattendus.
Jamais match international n’avait suscité semblable engouement que ce France-Allemagne 1931, à Colombes. Le stade était archi bondé. Près de quinze mille Allemands avaient fait le déplacement de Paris, dans la certitude d’applaudir au succès de leurs compatriotes. De l’extérieur, plus de 10.000 personnes suivaient la partie par les oreilles n’ayant pu trouver de place dans le stade.
Depuis Montevideo, nous n’avions pas joué dans une ambiance pareille. Galvanisée, l’équipe de France réalisa un match presque comparable à celui qu’elle avait livré contre l’Argentine, huit mois plus tôt. Supérieurs en technique, mais largement inférieurs en vitesse, les footballeurs allemands ne purent jamais s’imposer. Et si finalement la victoire nous sourit grâce à ce but marqué contre son propre camp par Munzenberg, je vous certifie que nous ne l’avions pas volée. D’ailleurs, Munzenberg ne fit que détourner en l’occurrence un shot plongeant de Delfour qui allait entrer dans le but.
Je dois ici rendre hommage à la correction des joueurs Allemands et de leurs supporters. Chaque fois que j’ai eu à rencontrer des footballeurs d’outre-Rhin, tant avec l’équipe de France qu’avec Strasbourg ou Sochaux, ils se sont montrés des adversaires d’une parfaite loyauté, d’une correction exemplaire. Et ce fut toujours un plaisir pour moi de jouer devant le compréhensif et sportif public des stades allemands.
Premier contact avec le football anglais
Deux mois plus tard, c’était le très beau succès de l’équipe de France sur celle d’Angleterre, que nous battions à Colombes par 5 buts à 2, rééditant l’exploit réalisé dix ans plus tôt (presque jour pour jour) par nos aînés. Permettez- moi de vous rappeler ici la composition de notre équipe :
Thépot; Mattler, Capelle; Finot, Kauscar, Hornus; Libérati, Delfour, Mercier, Lucien Laurent, Langiller.
On dira que les professionnels Anglais, en tournée sur le continent après leur saison officielle, ne jouent pas avec leur dynamisme habituel. Je ne discute pas. Mais je puis vous affirmer que l’avant-centre d’Aston Villa, Tom Warring, n’avait pas laissé son ardeur au vestiaire ce jour-là.
Ce diable d’homme m’énervait: tel un bélier, il fonçait littéralement sur Thépot chaque fois que notre gardien de but bloquait le ballon, et je ne trouvai pas à mon goût cette façon de procéder. Je le fis d’ailleurs comprendre à Waring et il y eut entre nous deux quelques chocs sévères. Mais après le match, tout cela était oublié. Le soir, au banquet, nous échangeâmes même nos maillots.
Il faut préciser que je rencontrais ce jour-là pour la première fois des footballeurs Anglais, et je prenais pour des irrégularités leurs charges d’homme à homme, rudes, mais correctes. Depuis, j’ai appris à estimer les footballeurs Britanniques, et j’aime à rencontrer ces athlètes affrontant l’adversaire avec rudesse, mais toujours dans l’esprit du jeu. Je ne me souviens pas avoir vu un footballeur Anglais commettre une véritable incorrection.
Un peu plus loin, je me permettrai d’ailleurs de vous donner quelques modestes impressions sur le jeu Britannique, qui reste, et de loin, le premier, le plus complet aussi.
Comment on perd sa place
Le 29 novembre 1931, contre la Hollande, à Paris, je fêtai ma dixième sélection. Depuis le Belgique-France de l’année précédente, à Liége, je n’avais pas manqué un match de l’équipe nationale. Mais la vie d’un sportif n’est pas faite seulement de périodes fastes. Je perdis ce jour-là ma place, pour ne la retrouver que seize mois plus tard, contre l’Allemagne, à Berlin.
Le lendemain, 19 juillet, changement de décors. Ce n’était plus jour de fête, mais jour de match(*).
Chapitre 7
Ce 29 novembre 1931, donc, la Hollande battait la France par 4 buts à 3 et je prenais, dans cet échec, une honnête part de responsabilité. Voici comment :
Quinze jours avant, au cours d’un match amical contre le Club Français, à Sochaux, je m’étais cassé le poignet gauche et celui-ci était encore dans le plâtre la veille du match international. Jamais je n’aurais dû accepter cette sélection. Mais, ayant tellement envie de jouer, je me suis mis en devoir de libérer mon poignet gauche avec l’aide d’un marteau, d’un burin et d’une âme compatissante. Le plâtre remplacé par une bande de crêpé, je me présentai devant les sélectionneurs en leur disant: « C’est fini, tout marchera bien».
Qu’avais-je fait là?
Au cours du premier choc avec le puissant avant centre hollandais Lagendaal, je tombai sur mon poignet blessé, évidemment.
On a beau ne pas être un douillet, il y a de ces douleurs qui vous feraient hurler. Et je vous laisse à penser quels purent être alors ma crainte d’une nouvelle chute, mon souci de rester en équilibre et mes hésitations, lesquelles devenaient autant de chances données à l’adversaire.
Nous prîmes ainsi quatre buts en première mi-temps, dont trois en cinq minutes, presque un record. Fort heureusement, notre équipe domina par la suite et j’eus moins l’occasion de me distinguer. Grâce à la belle partie de tous mes camarades, grâce aux deux buts de Veinante et à celui de Mercier, nous n’étions battus que de justesse. Il n’en reste pas moins que si Chardar avait eu ce jour-là un autre partenaire, l’équipe de France compterait sans doute un succès de plus à son palmarès international. On devine que les critiques ne me furent pas mesurées. Au fait, je n’avais à m’en prendre qu’à moi-même.
Voici comment, par excès de zèle et croyant fêter par un succès ma dixième sélection, je perdis, pour seize mois, ma place dans l’équipe de France.
Une tournée… prolongée
En cette fin de saison 1931-32, le FC Sochaux avait conclu deux matches à Tunis, contre I’US Tunisienne et l’Italia. Nous gagnâmes ces deux rencontres après avoir probablement laissé une bonne impression, puisque nous reçûmes immédiatement une dizaine de propositions pour des matches à jouer en Afrique du Nord.
Après deux autres succès à Tunis, nous jouions à Alger, Blidah, Boufarik. Nous battions Boufarik, champion d’Algérie, par 4-0 puis, à Alger, parvenions à prendre le meilleur (4-2) sur le fameux FC Barcelone, où opéraient à cette époque «El Jaguar», Vasconcellos et le fameux demi centre brésilien Dos Santos. Enfin, un match Sochaux-Sète fut également organisé, dont nous sortions victorieux par 2 buts à 0.
• Etienne Mattler fait une confusion entre les tournées 1931 et 1932, qui, au final, s’est établie comme suit :
• Le 15 Mai 1932 à Tunis, victoire 8 à 1 Italia de Tunis
• Le 16 Mai 1932 à Tunis, victoire 2 à 0 US Tunisienne
• Le 19 Mai 1932 à Tunis, victoire 5 à 0 Italia de Tunis
• Le 22 Mai 1932 à Tunis, victoire 9 à 3 US Tunisienne
• Le 23 Mai 1932 à Bizerte, victoire 3 à 0 FC Bizertin
• Le 25 Mai 1932 à Ferryville, victoire 3 à 0 SC Ferryvillois
• Le 29 Mai 1932 à Alger, victoire 4 à 2 FC Barcelone
• Le 04 Juin 1932 à Alger, victoire 2 à 0 RUA Racing Universitaire Algérois
• Le 05 Juin 1932 à Alger, victoire 2 à 1 FC Sète
• Le 06 Juin 1932 à Blida, victoire 5 à 2 FC Blida.
Partis pour huit jours, nous demeurâmes plus d’un mois en Afrique du Nord. A la fin, nous manquions d’équipements et de joueurs. Nous n’étions en effet, que douze, Gibson y compris, c’est-à-dire: Lozes, Hillier, Jean Laurent, Waggenhoffer, Lehmann, Cropper, Williams, Maschinot, Lucien Laurent, Leslie Miller, Gibson et moi-même.
Cet effectif, auquel il faut ajouter Galland et Cottin concerne la tournée 1931 qui s’est déroulée, elle, à Alger : le 07 Juin 1931 contre Blida (victoire 2 à 0), le 13 Juin contre le RU Alger (victoire 4 à 1) et le 14 Juin contre l’AS Boufarik (victoire 5 à 0) .
L’effectif de la tournée 1932 était composée de Lozes, Hillier, Mattler, Hug, Galland, Lehmann, Wartel, Cottin, Williams, Gérin, Maschinot et Leslie Miller.
Un jour, Lehmann et Waggenhoffer attrapèrent une angine (en mai et en Algérie, c’est un comble). Nous dûmes faire jouer Gibson à l’aile gauche (il avait alors cinquante ans passés) et, à l’aile droite, un ancien joueur de Sète, Domké, guère plus jeune que Gibson et rencontré par hasard à Alger.
A la fin de la tournée, on n’aurait pas donné cher de notre unique paire de chaussures respective, tant elle avait foulé de terrains durs et poussiéreux. Quant à nous, si une douzaine de matches au grand soleil nous avaient donné des figures allant de l’écarlate au brou de noix, nous avions, sur la terre d’Afrique, laissé chacun quelques kilos.
Mattler fait à nouveau une confusion entre les 2 tournées. Le 1er paragraphe concerne le match face au RUA en 1931 et le 2ème paragraphe la tournée de 1932.
Le 13 Juin 1931 pour le match face au Racing Universitaire Alger, Victor Gibson, privés de Lehmann et Waggenhoffer, malades et Leslie Miller Williams et Cropper, blessés, fit appel à Domké et Regan de Sète qui se trouvaient par chance à Alger.
Je me souviendrai longtemps de cette tournée.
Le premier Championnat pro
C’étaient nos derniers matches joués sous l’étiquette d’amateurs. A la fin de la saison 1931-32, en effet, le professionnalisme reconnu par la FFFA, certains clubs étaient autorisés à rétribuer officiellement leurs joueurs.
Pour Sochaux, les choses devenaient plus sérieuses. Il s’agissait dès lors de démontrer notre véritable valeur devant les meilleures équipes Françaises dans une compétition régulière et s’avérant autrement ardue que la Coupe Sochaux, que nous avions gagnée en battant en finale l’Olympique Lillois. Dès lors, presque plus de matches amicaux, de déplacements à l’étranger en pleine saison, mais des voyages incessants à travers le pays.
Nous étions dans la poule B du premier Championnat de France professionnel, et si nous n’y fîmes point mauvaise figure, ce ne fut pas le «cavalier seul» que d’aucuns attendaient. La plupart des rencontres s’avérèrent dès le début bien plus difficiles que celles qui avaient été jouées jusqu’alors. Sochaux terminait cependant au deuxième rang de la poule B, derrière Antibes, à égalité de points avec Cannes. Mais Antibes fut disqualifié avant la finale et Cannes, grâce à un meilleur goal average que le nôtre, joua contre l’Olympique Lillois, vainqueur de la poule A. Nos camarades nordistes gagnèrent ce premier Championnat de France en battant les footballeurs azuréens, à Colombes, par 4 buts à 3.
Ma rentrée dans l’équipe de France
Ur mois plus tôt, j’avais retrouvé, dans l’équipe de France, ma place perdue depuis seize mois. Durant cette période, j’avais pourtant été choisi, à titre de remplaçant, contre la Belgique, la Suisse et l’Ecosse. Mais comme Chardar, alors titulaire du poste d’arrière gauche était en pleine forme, j’étais le premier à reconnaître qu’il n’y avait aucune raison de l’évincer. Ce qui ne m’empêchait pas de mesurer à mes dépens combien un poste perdu dans l’équipe de France était difficile à reconquérir.
D’ailleurs, je ne dus de faire ma rentrée en équipe nationale qu’à une blessure de mon ami Jules Vandooren. N’étant sélectionné pour ce match France-Allemagne qu’à titre de remplaçant, je pris le poste laissé vacant aux côtés de Chardar par ce pauvre Jules quelques minutes après le coup d’envoi. Sans cette malchance de mon grand ami, j’en serais peut-être resté définitivement au chiffre de dix sélections. J’y ai pensé, vieux Jules, toutes les fois que nous avons défendu côte à côte les abords des buts Français. Ce qui nous est arrivé en une quinzaine d’occasions.
Encore un match épique (il y en eut quelques-uns dans l’histoire de l’équipe de France) que ce France-Allemagne du 19 mars 1933, joué à Grunevald-Berlin, sur l’emplacement de bas avec le souhait et la volonté de «limiter les dégâts» et voici que nous revenions avec un match nul inespéré. Il faut dire que Défossé avait réalisé des prouesses, que nos demis, Chantrel, Kauscar et Delfour, avaient abattu un labeur considérable et qu’en seconde mi-temps nos avants, Libérati, Gérard, Nicolas, Rio et Langiller, avaient souvent mystifié les défenseurs allemands. Menés par 3-1 peu après le repos, nous pûmes ainsi regagner notre retard grâce à deux shots de l’astucieux Gérard, qui semblait un nain aux côtés de l’immense gardien allemand Jakob. Mais Gérard joua ce jour-là les David.
Dès lors, je ne devais plus manquer un match avec l’équipe de France durant trois ans. Du 19 mars 1933 au 9 février 1936, j’allais porter vingt-deux fois le maillot bleu au coq d’or brodé. Je n’en tire aucune vanité – ce fut une période de chance pour moi, voilà tout – mais seulement j’en éprouve une bien grande satisfaction. Quinze jours au lait de poule.
En vérité, cette équipe de France 1932-33 avait fort belle allure. Jeune, pleine de sang généreux, elle allait réaliser une bonne saison. puisque, après notre match nul de Berlin, nous battions la Belgique, à Colombes (3-0), puis l’Espagne, au Parc (1-0), et nous tenions en échec les pros gallois au stade Du-Manoir (1-1).
C’est le match France-Espagne qui m’a laissé, de cette campagne, le souvenir le plus cuisant. Pour la première fois, mon ami Jules Vandooren et moi jouions côte à côte; les débuts de cette association ne devaient guère être heureux pour aucun de nous deux, comme vous allez le voir. Après quelques minutes de jeu, en effet, Vandooren devait quitter le terrain, ayant reçu de Goiburu un coup de coude dans le nez. Gottenier venait à peine de le remplacer que lors d’un choc assez rude avec Elicegui, je m’aperçus que j’avais la bouche pleine de sang. Dans l’algarade, deux de mes dents avaient sauté et l’on devait m’apprendre après le match que j’avais une double fracture de la mâchoire.
Mais cela n’empêche pas de jouer un match de football! L’arbitre suisse, M. Baugarten, tenta en vain de me faire sortir du terrain. Pensez donc je ne voulais pas risquer de perdre à nouveau mon poste dans l’équipe de France. D’ailleurs, je me sentais vraiment très bien.
Grâce à un but superbe de Nicolas, et à une défense farouche, nous battions l’Espagne pour la première fois par 1 à 0 et je puis dire que nous avions bien mérité ce succès. De la touche, ce pauvre Jules Vandooren ne tenait pas en place.
Chapitre 8
C’est ce jour-là que Georges Verriest, remplaçant Kaucsar, lui aussi blessé, débuta dans l’équipe de France où il devait de nombreuses fois, par la suite, faire preuve d’un cran et d’un esprit de corps extraordinaires.
Quant à moi, je portai un appareil dans la bouche pendant les quinze jours qui suivirent ce match mémorable. Et ces quinze jours-là, je dus me contenter d’absorber, avec une paille des laits de poule. Croyez-moi, de toute ma carrière de footballeur, ce fut ma plus grande punition.
Le vrai football anglais
Huit mois plus tard, nous affrontions l’équipe d’Angleterre sur son propre terrain. A vrai dire, nous ne nous faisions aucune illusion quant à l’issue de cette rencontre, jouée le 6 décembre 1933, sur le terrain des «Spurs», à White Hart Lane, dans Tottenham, grise banlieue Londonienne.
Avant celle de France, deux équipes continentales avaient affronté déjà les Anglais chez eux. Allions-nous subir une sévère déroute, comme, deux ans plus tôt, les Espagnols (7-1). ou, au contraire, n’être battus que de justesse, comme les Autrichiens, l’année précédente ? Nous espérions imiter, sans toutefois nous croire leurs égaux, les célèbres joueurs du Wunderteam qui avaient nettement vaincu notre équipe (4-0), dix mois plus tôt, à Paris.
Ce ne fut ni la déroute ni l’exploit. Mais un bon petit quatre à un des familles. Nettement dominés en première mi-temps, nous étions menés au repos 3-0. Satisfaits sans aucun doute, ayant « gagné leur match », les footballeurs anglais ralentirent alors l’allure. Nous pûmes ainsi faire meilleure impression, ne concédant plus qu’un seul but et Veinante parvenant à sauver l’honneur du football français.
Malgré les belles interventions de Défossé, le courage de Vandooren, Delmer, Banide, Delfour, les efforts de nos avants, Courtois, Gérard, Nicolas, Rio et Veinante, nous avions mesuré l’écart existant encore entre notre jeu et le véritable football britannique, en première mi-temps surtout.
D’ailleurs, à chaque fois que j’ai l’occasion de voir jouer les footballeurs britanniques ou d’opérer contre eux, je les ai trouvés meilleurs. J’ai eu, en chacune de ces circonstances, l’impression qu’ils avaient accompli de nouveaux progrès dans les domaines technique et tactique, accéléré encore la cadence du jeu, amélioré la condition athlétique des joueurs.
Jamais je n’ai vu un onze opérer avec une telle maîtrise que celui d’Angleterre lors de son dernier match contre la France, le 26 mai dernier. à Colombes (4-2).
Mais c’est chez eux, entre eux, en Championnat ou en Coupe, qu’il faut voir évoluer les footballeurs britanniques pour comprendre à quel degré de perfection ils ont su pousser le football.
Je ne suis pas près d’oublier le match de Championnat Sunderland-Chelsea auquel mes camarades du FC Sochaux et moi nous avons assisté la saison dernière à Stamford-Bridge. Nos dirigeants nous avaient offert ce morceau de choix en récompense de nos succès en Championnat et je vous jure qu’ils n’ont pas eu à le regretter. Quelle belle leçon avons-nous prise au cours de ces quatre-vingt-dix minutes passées à Stamford-Bridge.
Au cours de ce match rude, âpre, passionnant, on ne vit que très peu d’exploits individuels. Pourtant, les vingt-deux acteurs n’avaient pas grand chose à apprendre quant à l’art du maniement de balle. Mais tous jouaient «pour l’équipe». Ils ne gardaient jamais le ballon. A une allure invraisemblable, celui-ci courait d’un homme à un autre ; ou, traversant toute la largeur du terrain, allait trouver le joueur qui, deux secondes auparavant, était le plus éloigné de l’action. Ainsi le jeu était d’une mobilité extraordinaire. Ce n’étaient que démarquages incessants, larges ouvertures, offensives en profondeur. Les chocs entre joueurs étaient sans ménagement mais exempts de brutalité. Le footballeur anglais use de la charge rude et franche, très rarement de l’incorrection et encore moins de la brutalité. Pourtant, ces rencontres d’homme à homme étaient d’une telle sévérité qu’il y eut, au cours du match, quelques éclopés. A ce propos, nous étions stupéfaits des facultés de récupération des joueurs. Mills, avant centre de Chelsea, resta un bon moment sans connaissance sur le terrain, mais trois minutes après, il courait comme un lapin.
Enfin, nous étions étonnés de la vitesse à laquelle était mené le jeu. Pas un instant le rythme de la rencontre ne se ralentit. Au contraire, il nous sembla que le train était plus sévère encore durant les dernières minutes de jeu, alors que chez nous, les matches officiels se terminent souvent au petit trot, les joueurs harassés.
Je crois que si les dirigeants de clubs français avaient la possibilité de mener leurs footballeurs à plusieurs rencontres du Championnat anglais durant la saison, ils n’auraient pas à le regretter.
Cette leçon de choses devait d’ailleurs se poursuivre après la partie elle-même. Nous visitâmes alors les installations de Chelsea, spacieuses, modernes, munies des derniers perfectionnements techniques, comme le sont celles de tous les grands clubs anglais. Chez eux, aucun détail n’est laissé au hasard. Il faut voir par exemple le soin minutieux qui préside à l’entretien des chaussures des joueurs professionnels : la chambre à chaussures dans un club « pro » ressemble à quelque coin de musée. Tout y est astiqué, ciré, graissé, étiqueté.
Il faut voir aussi de quelles attentions les joueurs sont l’objet, le match terminé. Chacun d’eux passe aux mains de plusieurs masseurs, soigneurs ou infirmiers. Le plus petit choc est immédiatement traité au moyen des procédés les plus divers. Jamais nous n’avions vu autant de pots de pommades, de flacons de liniments, d’appareils électriques de toute sorte que ce soir-là. Nous comprenions pourquoi les footballeurs Britanniques se remettent aussi vite des coups les plus rudes.
Si les joueurs de chez nous bénéficiaient d’organisations semblables, on en verrait beaucoup moins traînant la jambe durant de longues semaines. Nous ne sommes pas plus mal bâtis que nos camarades anglais. Ils ont à leur disposition des atouts que nous ne possédons pas encore, voilà tout. Si le football français a réalisé de grands progrès ces dernières années dans les domaines technique et tactique, il lui en reste encore beaucoup à accomplir dans celui de l’organisation proprement dite, dans ces mille et un petits détails d’apparence secondaire, mais qui, ajoutés les uns aux autres, jouent un grand rôle dans le rendement d’une équipe de football.
Mais tout cela viendra en son temps : le jeu anglais bénéficie d’une expérience d’un demi-siècle et de ressources autrement puissantes que le nôtre.
Je dois d’ailleurs dire ici que sous le rapport de l’organisation et des soins, nous sommes, au FC Sochaux, particulièrement favorisés. C’est ainsi que notre infirmerie comporte nombre de perfectionnements ignorés par la plupart des autres clubs français.
Le football français en période de mue
Je passerai rapidement sur cette saison 33-34, qui devait avoir pour épilogue la deuxième Coupe du Monde en Italie. Sur le plan national, le FC Sochaux ne fut guère brillant. Pour la première fois, le Championnat de 1 Division se jouait en une seule poule de quatorze clubs et nous évitions la descente de justesse, terminant au douzième rang sur quatorze participants.
Que s’était-il passé ? Tout simplement après une première saison très prudente une campagne d’essai pour ainsi dire la plupart des grands clubs Français s’étaient sensiblement renforcés à l’orée de cette deuxième année de professionnalisme. Un peu partout, on s’assura l’appoint de deux, voire de trois grands joueurs étrangers; et ceci contribua à améliorer grandement la valeur des équipes, à donner à leur jeu plus de tenue. Au contact de leurs camarades Anglais, Autrichiens, Hongrois, Tchèques et autres, nos joueurs professionnels s’amélioraient, le Championnat devenait de plus en plus difficile. Et notre équipe, comprenant au contraire la plupart des éléments des précédentes saisons, eut beaucoup de mal à tenir le choc. Sur vingt- six matches joués, nous ne pûmes en gagner que neuf.
Enfin nous nous maintenions en division nationale et nous nous en estimions fort heureux. Mais nos dirigeants avaient senti passer le vent de la descente. Déjà, des renforts sensationnels étaient prévus pour la saison suivante.
Côté international, six semaines après notre échec de Londres, nous battions la Belgique, à Bruxelles (3-2), puis étions deux fois vaincus à Paris, par la Suisse (1-0) et la TchécoSlovaquie (2-1). Vous souvenez-vous de ce France- Suisse, du terrain transformé ce jour-là en un véritable lac ? L’équipe de France ne s’y trouva guère à son aise et fit un mauvais match. Par contre, le «onze» suisse, qu’aucune tâche n’a jamais rebuté, faisait fi des éléments et obtenait un succès mérité. De toutes les sélections nationales rencontrées pendant ma carrière, c’est à celle de Suisse que je décernerais le prix de courage, de cran, d’obstination, si j’avais à le faire. Jamais, avant un match, à n’importe quelle époque et contre n’importe quel adversaire, les footballeurs Helvètes n’ont pu être donnés battus à coup sûr. Et cela compte, vous savez. De l’équipe de France, à ce moment-là, on pouvait se demander avant chaque rencontre quelle serait l’action. Certes la période des déroutes sensationnelles était passée, et, dans un bon jour, nous nous sentions capables d’accomplir des prouesses.
Chapitre 9
Mais, Dieu ! que nos «prestations», comme disent nos amis belges, pouvaient être inégales: certains jours, rien n’allait. Un mauvais début, et nous cafouillions, à pieds-que-veux-tu, pendant quatre-vingt-dix minutes durant. Pourtant, l’équipe de France ne manquait pas, alors, de bons éléments. Elle possédait une ossature de joueurs expérimentés. Mais l’unité de style, les qualités tactiques, l’art du meilleur placement sur le terrain et, pour tout dire, la «personnalité» lui manquaient encore.
Une trop grosse part était laissée à l’inspiration, au cran de chacun. La surveillance de l’adversaire était, sinon délaissée, tout au moins effectuée avec le minimum de méthode et le maximum de risques. « Attaque qui tu peux, pare au plus pressé, fais de ton mieux ». Telle était alors notre devise tacite. Parfois, les circonstances aidant, tout allait à merveille. Les efforts de chacun se conjuguaient au mieux. A l’aide de quelque réussite et de beaucoup de cran, le résultat glorieux était au bout de nos efforts. Parfois, au contraire, rien ne marchait. Ce n’étaient qu’efforts dispersés. courses dans le vide, longs instants de panique. Le football français était alors en pleine mue. Il cherchait sa voie et son équilibre.
Le « miracle » d’Amsterdam
Cependant la deuxième Coupe de Monde approchait rapidement et nous étions en droit d’espérer y faire aussi honorable figure que, quatre années plus tôt, en Amérique du Sud.
Le 15 avril, nous nous étions qualifiés pour la compétition propre, en battant, à Luxembourg, l’équipe du Grand-Duché, par 6 buts à 1. Pourtant ce score était assez flatteur pour nous: menant 2-0 au repos, nous subîmes en effet, durant les vingt premières minutes de la seconde mi- temps, une terrible défaillance, et je vous assure que notre équipe, complètement désorganisée, n’en mena pas large devant la volontaire formation luxembourgeoise. Heureusement pour nous, celle-ci ne put marquer qu’un but. Mais si les footballeurs du Luxembourg avaient égalisé à ce moment, je crois que notre participation à la Coupe du Monde eût été fort compromise.
Pourtant, notre équipe se reprit bien durant la dernière partie du jeu. Liberati porta notre avantage à 3-1, puis Nicolas, qui avait déjà marqué un but en première mi-temps, en inscrivit trois autres à notre actif.
Mais quelle mauvaise presse eut l’équipe de France à la suite de ce succès !
Un match nous restait à jouer avant la Coupe du Monde: Hollande-France, à Amsterdam, dont nous étions loin d’être favoris. Comme vous venez de le voir, nos dernières exhibitions n’avaient guère été brillantes. En outre, jamais l’équipe de France n’avait pu battre celle de Hollande (son dernier match à Amsterdam, en 1923, s’était même soldé par un cuisant échec de 8-1). Enfin, les Hollandais venaient d’obtenir une telle série de succès en rencontres internationales qu’on les plaçait parmi les plus sérieux prétendants à la Coupe du Monde.
Il faisait, à Amsterdam, un temps magnifique, voire un peu chaud. Le samedi soir, j’avais une telle soif que je fis monter dans la chambre que je partageais avec Jacques Mairesse, deux bouteilles d’eau gazeuse.
Amis footballeurs, n’abusez jamais de l’eau gazeuse avant un match, surtout avant un match international. Celle-ci me produisit un effet, je n’ai pas besoin de vous donner de précisions, n’est-ce pas.
Heureusement les conséquences de cette purge involontaire prirent fin le jour du match à midi. Je n’en avais pas moins les jambes un peu molles en arrivant sur le terrain. Mais je le trouvai, ce terrain, tellement souple, tellement parfait, que je confiai à Gaston Barreau :
«Il serait impardonnable de louper une balle sur un sol pareil ! »
Le premier quart d’heure nous apporta quelques prémices de catastrophe: après quinze minutes de jeu nous étions menés par trois buts à zéro ! Les Bakhuys, Smit, Vente et Wels, dont c’était la grande époque, avaient fait florès. Et je dois dire qu’un certain Etienne Mattler avait quelque peu collaboré, bien involontairement d’ailleurs, à leur triple réussite. Thépot, Mairesse avaient beau m’encourager, et ce brave Georges Verriest se replier tant et plus pour parer à mes défaillances, je sentais bien n’être pas du tout « dans le bain ». Oh, mais pas du tout.
«A cette cadence et si tu continues, me lamentais-je, Alex en aura quelques-unes dans les ficelles à la fin du match ».
Mais il y a en football de ces miracles. C’en fut un que réussirent ce jour-là mes vaillants camarades. Fournissant un effort magnifique, l’équipe de France, après trente-cinq minutes de jeu avait tout simplement remonté son retard, grâce à trois buts de Keller, Nicolas et Rio.
Les quelque 35.000 Hollandais massés dans les tribunes, et qui ne s’étaient pas privés de nous «mettre en boîte» au début du match, en étaient littéralement sidérés. Les «Hop Holland» devenaient plus discrets.
Au repos, 4-4. Smit, puis Alcazar avaient marqué à nouveau. Jamais je n’avais vu une telle débauche de buts en match international. A la fin, 5-4 en notre faveur, grâce à un nouveau point de Nicolas. Rarement ai-je vu « Nic » aussi brillant que ce jour-là ni rétablissement semblable à celui de l’équipe Française. Quand je vous disais que, certains jours, elle était capable des plus merveilleuses prouesses.
Kimpton ne s’était pas trompé
En même temps qu’elle fit singulièrement remonter la cote du football français, notre victoire d’Amsterdam nous remit en confiance pour le match que nous devions jouer, moins de trois semaines plus tard, à Turin, pour la Coupe du Monde.
Du moral, il nous en fallait d’ailleurs : n’allions-nous pas affronter dès le premier tour, la célèbre équipe d’Autriche, alors en pleine gloire, et dont les chances de succès final étaient grandes ? Mais nous étions admirablement préparés à ce match. Après un séjour réparateur à Compiègne, nous passâmes les dernières journées précédant la rencontre sous le ciel italien, au bord du lac d’Orta, où G.-S. Kimpton, désigné comme entraîneur de l’équipe de France, nous donna ses dernières leçons de tactique.
A ce propos, permettez-moi de rendre hommage ici à la grande valeur de G.-S. Kimpton, qui ne fut pas pour rien dans l’excellent match que nous devions réaliser devant les joueurs viennois. Cette fois, rien n’était plus laissé au hasard. Chacun de nous avait reçu des consignes précises quant au placement sur le terrain et au «marquage» de l’adversaire. La veille du match, Kimpton nous avait déclaré, un malicieux sourire perdu au fond d’une broussaille de sourcils :
« Boys, il n’y a pas trente-six façons de jouer au football. Je crois vous avoir montré la vraie manière. Si vous suivez ces instructions, vous pouvez battre l’Autriche ».
Kimpton ne s’était pas trompé : nous pouvions battre l’Autriche. J’irai même plus loin: l’équipe d’Autriche n’a pas battu celle de France le 27 mai 1934, à Turin. Elle ne s’est qualifiée qu’après deux graves erreurs d’arbitrage, aux dépens du onze Français.
Excusez-moi, je ne suis pas homme à écrire semblable affirmation sans être absolument certain de mon fait. Jamais je n’ai contesté un but lorsque je savais ce but régulièrement acquis. Jamais je n’ai récriminé après un échec. Mais ce match-là, je le vis, à près de cinq années d’intervalle, comme s’il s’était déroulé cette saison même.
Les impondérables furent contre nous dès le début: après dix minutes de jeu, j’eus la jambe déchirée par un coup de crampon de Viertl. Mais nous dominions et je ne sentais rien. A la dix-huitième minute, Nicolas marquait un but de toute beauté. Hélas! il devait peu après quitter le terrain, titubant comme un homme ivre : terrassé par une insolation, notre avant centre ne devait nous rejoindre qu’après le repos. Encore dut-il opérer à l’aile gauche.
Sindelar ayant égalisé peu avant la mi-temps, nous atteignîmes les dernières minutes du match sur le score de un but partout. La fin approchait, les Autrichiens baissaient de pied, nous sentions le succès à notre portée: cher monsieur Kimpton, vous aviez raison.
Oui, vous alliez avoir raison, car Fritz Keller, qui remplaçait «Nic» à l’avant centre, allait bel et bien le marquer, ce but, seul qu’il était devant Platzer. Dès lors, l’Autriche était irrémédiablement battue.
Las! C’était compter sans Sesta et sans l’arbitre hollandais, M. Van Moorsel. Sesta, le râblé Sesta, bâti en lutteur de foire, qui ne s’embarrassait pas non plus des contingences, celui-là «fauchait» littéralement mon Keller, en apportant à cet ouvrage toute sa vigueur et ses 80 kilos.
La foule italienne, ayant jugé la faute, flagrande d’ailleurs et qui, plus est, eût fort bien accueilli l’élimination du Wimderteam (un sérieux rival de moins pour la Squadra), tempêtait bruyamment, réclamant « penalty ».
Personnellement, je n’en voulais point à Sesta: lorsqu’on joue arrière dans un match pareil et qu’on n’a plus d’autre moyen de sauver son but menacé, on n’a pas toujours le courage de résister à la tentation, j’en sais quelque chose. J’en voulais, par contre, à M. Van Moorsel, qui au lieu de concéder le penalty, pourtant largement justifié, se contenta de donner un avertissement à Sesta et un coup franc aux 18 mètres à l’équipe de France.
Et d’une.
Durant le repos précédant la prolongation, les haut-parleurs annoncèrent les résultats des autres huitièmes de finale. Surprise : la Suisse avait battu la Hollande. Pauvre M. Van Moorsel ! Quelques minutes plus tard, n’étant sans doute pas encore revenu de sa déception, il laissa tout bonnement Shall aller marquer un but à Thépot, alors qu’un hors jeu flagrant avait été à l’origine de l’action.
Et de deux.
Chapitre 10
Les tempêtes de sifflets, les oranges, les coussins lancés dizaines sur le terrain par le public turinois, nos protestations même n’y firent rien: M. Van Moorsel accorda le but. C’en était assez pour désunir l’équipe de France; quelques instants plus tard, Bican marquait un troisième but. Et si Verriest ramena, quelques minutes avant le coup de sifflet final, le score à 3-2 en concrétisant un penalty, (accordé, cette fois, sur nouvelle faute de Sesta) nous nous n’en étions pas moins déclarés battus.
Un si beau match, tant d’efforts pour en arriver là. Nous en eussions pleuré. Harassés, déçus, écœurés, nous regagnâmes le vestiaire. A Thépot, à Delfour, à moi-même, ce match épique rappelait le France-Argentine joué quatre ans plus tôt à Montevideo. Avoir été, en ces deux circonstances, aussi près de battre un des grands favoris de la Coupe du monde.
Permettez-moi de vous rappeler la composition de l’équipe de France ce jour-là Je le dois bien à mes dix camarades :
Thépot; Mairesse, Mattler; Delfour, Verriest, Liétaer; Fritz Keller, Alcazar, Nicolas, Rio, Aston.
Le premier titre de Sochaux
Je vous ai dit que le FC Sochaux s’était assuré de sérieux renforts avec l’espoir de faire meilleure figure dans le Championnat 1934-35 que la saison précédente. En effet, nous enlevâmes alors notre premier titre de champion de France, après un long coude à coude avec le RC Strasbourg, sur lequel nous nous l’emportions finalement d’un seul point, grâce à un succès de 1-0, acquis sur le terrain de notre rival le plus dangereux.
Strasbourg et Sochaux avaient, cette année- là, dominé le lot de leurs concurrents, puisqu’en fin de saison nous totalisions 48 points pour trente matches (record toujours debout) contre 47 à Strasbourg et 37 au troisième, le RC Paris. Sur trente matches joués, nous en avions gagné vingt-deux.
Je crois bien que c’est durant la saison 1934-35 que le FC Sochaux posséda sa meilleure équipe, laquelle était, en général, la suivante :
Wagner; Lalloué, Mattler; Gougain, Ross, puis Szabo, Lehmam; Finot, Duhart, Courtois, Abegglen, Leslie Miller.
Notre demi centre Eastmann, transféré à Fives, c’est Conrad Ross qui tint ce poste durant une partie de la saison. D’origine uruguayenne, Ross avait joué au Club Français, puis à l’Urania de Genève. C’était un grand footballeur, et je vous jure qu’il fallait être fort pour le dribbler. Si nous avons pu arriver à être champions de France, cette saison-là, nous le devons en grande partie aux qualités de joueur et d’entraîneur de Conrad Ross, qui céda son poste, au milieu de la saison, au Hongrois Szabo, pour pouvoir se consacrer entièrement à l’entraînement de notre équipe, tâche qu’il assume depuis lors avec le maximum de clairvoyance, de compétence et de dévouement.
Szabo n’était pas classé parmi les grands footballeurs Hongrois lorsqu’il arriva à Sochaux. Mais il se révéla rapidement demi centre exceptionnel, devenant bientôt une des grandes vedettes de l’équipe, laquelle connut avec lui ses plus beaux succès. Aussi précieux en défense qu’en attaque, doté d’une vitalité exceptionnelle, il restera l’un des meilleurs éléments qu’ait jamais possédés le FC Sochaux.
La fameuse triplette Duhart-Courtois-Abegglen fit aussi ses débuts cette saison-là. C’est avec elle que notre quintette offensif connut ses plus beaux jours.
Abegglen et Duhart
Je voudrais profiter de cette occasion pour vous parler un peu de Trello Abegglen, l’un des meilleurs footballeurs, l’une des plus curieuses figures de footballeur que j’aie jamais rencontrées.
Trello avait en lui le génie et la passion du football. Scientifique, brillant, doté d’une technique incomparable, il n’avait pas le défaut de ses qualités. Je m’explique sur le terrain, il payait de sa personne absolument comme s’il avait voulu compenser par une activité débordante une infériorité quelconque. Il était partout: étions-nous dominés, il se trouvait toujours là pour prêter aide à ses défenseurs. Dominions-nous, il n’était point de plus brillant et plus efficace attaquant. Au milieu du terrain, il n’avait pas son pareil pour orienter une offensive, renverser le jeu, glisser subtilement la balle à l’un de ses partenaires démarqué. J’ai rarement vu une mauvaise passe de Trello Abegglen.
Il avait un sens inné du placement et la facilité inouïe de se trouver toujours au bon en- droit. Ouvrait-il sur son ailier depuis le milieu du terrain ? le centre de son ailier le retrouvait juste devant le but, à point nommé pour marquer. Il semblait aller plus vite que le ballon lui-même.
Pourtant, il se déclarait toujours en mauvaise forme. Je m’entraîne beaucoup et consciencieusement. Ce n’est rien à côté du travail que je l’ai vu effectuer : on eût dit qu’il se préparait à courir un marathon! Je ne m’étonnai plus qu’il pût payer autant de sa personne tout au long d’un match.
Un piqué, un maniaque du football. Il ne pouvait jouer avec d’autres chaussures que cette vieille paire datant de quatre ou cinq saisons, maintes fois ressemelées, rapiécées, mais qu’il gardait à cause du « dessus ».
Il préparait son match du dimanche suivant toute la semaine. Dans sa chambre, il échafaudait maintes combinaisons tactiques, en maître stratège qu’il était. Aux repas, il ne savait plus que boire ni manger pour se maintenir en condition. Jamais, enfin, il ne commençait un match sans s’agenouiller, et se signer, à un endroit quelconque du terrain. La belle, la curieuse, l’attachante figure de footballeur que celle du petit rouquin genevois ! Avec Pedro Duhart, ils se complétaient à merveille.
Pedro était loin de se dépenser autant que Trello, sur un terrain. Mais quel artiste ! Une facilité de dribble, une aisance de mouvements, un art consommé de la feinte. En un mètre carré, il mystifiait deux, trois, quatre adversaires les uns après les autres! On a souvent reproché à Duhart de jouer «dans un mouchoir», de ralentir une attaque. Mais était-ce là reproche tellement mérité ? J’ai vu bien des partenaires de Duhart ne pas songer à se démarquer, prodigieusement intéressés qu’ils étaient à contempler son évolution d’apparence nonchalante. En réalité, Pedro attendait, en « amusant », en attirant le rival, que l’un de ses propres partenaires fût prêt à recevoir sa passe. Bien des fois, il attendit en vain. Comme les vrais artistes, il n’était pas toujours compris.
Un jour, Pedro fut blessé, contre Cannes. Son genou droit lui interdit longtemps tout service. Trello Abegglen est retourné à Genève. Pedro Duhart joue à Charleville, en compagnie de Szabo. Et je puis bien le dire : nous avons, souvent, regretté l’absence de ce fameux trio.
Le footballeur qui s’éteignait
Mais à côté de ces joueurs très connus du public français, combien d’autres figuraient à cette époque sous les contrôles du FC Sochaux, qui n’ont pas eu souvent l’occasion de jouer en équipe première. Parmi ceux-là, je me souviens particulièrement d’un nommé « Gus » Smith.
C’était un avant centre écossais qui avait eu son heure de gloire, et qui conservait, certes, de beaux restes: un shot-canon et des qualités de feinteur exceptionnelles. Mais il lui aurait fallu des matches d’un quart d’heure ! Ce brave Gus, en arrivant à Sochaux, nous avait déclaré sans rire : « J’ai 28 ans ».
Je crois qu’en réalité il avait la quarantaine bien sonnée. Avant chaque match, il roulait une longue bande de chatterton autour de chacun de ses genoux. Ce faisant, il nous lançait un clin d’œil astucieux et déclarait :
«C’est pour ne pas qu’ils se sauvent !». La première fois, la seule je crois bien, qu’il joua en équipe première, nous vîmes, au bout d’un quart d’heure, que son front était baigné d’un liquide rougeâtre.
« Tu saignes, Gus, tu es blessé ? » lui demanda l’un de nous.
Non, Guss n’était pas blessé. Il avait chaud, tout simplement. Mais pour «faire avaler» ses 28 ans, il lui avait bien fallu recourir à quelques artifices, n’est-ce pas. Gus n’était donc pas blessé mais il avait chaud, et sa magnifique chevelure rousse déteignait consciencieusement.
Par la suite, on le vit de moins en moins au stade. Il passait ses journées dans une brasserie de Montbéliard, consommait une invraisemblable quantités de demis. Puis un beau matin, il eut le mal du pays et, sans tambour ni trompette, regagna son Ecosse natale.
Augustus Smith, de nationalité Anglaise, est né en 1894 à Woolwich, dans la banlieue Est de Londres, sur la berge Sud de la Tamise.
Avant-centre prolifique, Smith commence, très tôt, à jouer au football, en scolaire, dans divers championnats opposant des écoles Londoniennes puis il signe à Preston North End pour lequel il ne joue que quelques matchs. Par la suite, il est transféré à Bradford, puis part rapidement dans le sud du Pays de Galles , à Bridgend Town où il évolue pendant 5 ans (de 1920 à 1925). Il rejoint ensuite Brighton and Hove, et, après un bref séjour, retourne dans le sud du Pays de Galles , à Ebbw Vale pendant 2 ans.
Il est ensuite transféré en Ecosse, au Dundee FC où il est le meilleur buteur de l’équipe pendant les deux saisons qu’il a passées au le club, de 1927 à 1929. Très impatient de revenir dans le football Anglais, Gus Smith rejette un transfert de plus de 2 000 £ à Wolverhampton pour porter les couleurs de Sheppey United, puis Aldershot et Margate Town. Enfin, à l’été 1932, il est recruté par Wigan Athletic, tout récemment créé, dont il sera le 1er buteur de l’histoire.
Smith débarque au FC Sochaux-Montbéliard fin Novembre 1932, à l’âge de 38 ans. Il dispute son 1er match officiel le 11 décembre 1932 à Paris face au C.A Paris. il jouera ensuite 5 autres matchs de championnat (sur 8 disputés par le club). Auteur d’un quadruplé contre Fives, il est un des 11 Sochaliens de l’histoire à avoir inscrit plus de 3 buts lors d’un match officiel.
A l’issue de la saison 1932 1933, Gus Smith part au FC Mulhouse, en 2ème Division, où il ne disputera qu’un seul match officiel, le 22 Octobre 1933 contre le Club Français, inscrivant là ce qui sera le dernier but de sa longue carrière.
Après un transfert manqué au CA Paris,il raccroche les crampons à 40 ans et rentre en Angleterre où l’on perd un peu sa trace.
Considérations :
D’ordinaire si (trop) bienveillant, Etienne Mattler dresse, étonnamment, un portrait peu reluisant et injuste de Gus Smith en assénant, sur un ton ironique, bon nombre de contre-vérités.
La prétendue excessive soif de Smith, vraie ou pas, n’avait pas à être rendue publique par un de ses coéquipiers, capitaine de surcroît.
Les propos déplacés de Mattler à l’encontre d’un joueur à la carrière tout à fait respectable constitue une de ses rares sorties de route médiatiques. Sur ce coup, le footballeur qui s’éteignait, c’était bien lui…
Madrid et Rome : deux bons matches
De cette saison 34-35, deux rencontres internationales sont encore présentes à ma mémoire: Espagne-France, que nous jouâmes le 24 janvier 35, à Madrid, et que nous perdîmes 2-0, et France-Italie, joué le 17 février, à Rome, remporté 2-1 par les vainqueurs de la Coupe du Monde.
C’est à Madrid que je fis la connaissance du fameux avant centre Langara. Quelle vigueur, quel dynamisme possédait-il ! Un véritable « toro ». Mais pas incorrect, pas méchant pour un sou.
Je me souviens que, sur un corner, je m’apprêtais à dégager la balle, lorsque je sentis au-dessus de ma tête une véritable rafale ! C’était mon Langara qui, au moyen d’une détente fantastique, effectuait un vol plané, terminé au fond des filets. Toutes les balles hautes étaient pour lui.
Chapitre 11
Mais je ne veux pas vous priver de l’incident le plus pittoresque de cette rencontre.
Le petit ailier droit Gorostitza, parti hors jeu de cinq mètres au moins, réussit à marquer à Thépot un but imparable. En même temps que nous nous précipitions sur l’arbitre, M. Lewington, pour lui demander d’annuler ce point, le terrain était littéralement envahi par quelques centaines de supporters madrilènes, venus embrasser Gorostitza.
En Espagne, ces manifestations de gratitude étaient courantes. Comme il fallait pourtant que le jeu reprît, un détachement de carabineros se mit en devoir de refouler vers les lignes de touche ces exhubérants spectateurs. Mais imaginez-vous que Verriest et moi étions pris dans ce remous de foule ! Impossible, malgré d’énergiques protestations et un non moins énergique jeu de coudes, de nous dégager. En quelques secondes, nous étions refoulés à vingt mètres derrière les lignes de touche.
Inutile de vous dire que nous redoublâmes d’ardeur, Georges et moi, pour nous frayer un passage vers le terrain, que nous pûmes regagner juste au moment où M. Lewington sifflait la reprise du jeu.
Je dois, en cette occasion, rendre hommage à la compétence et à l’énergie de M. Lewington: il n’accorda pas le but de Gorostitza. Et les supporters madrilènes en furent pour leur démonstration.
Trois semaines plus tard, nous affrontions, à Rome, la prestigieuse «squadra azzurra» qui, depuis son succès en Coupe du Monde l’été précédent, n’avait été battue que de justesse par l’Angleterre, à Londres, et avait vaincu la Hongrie 4-2. Aussi les quelques supporters français qui avaient fait le déplacement de Rome n’étaient-ils pas tellement rassurés.
Pour la circonstance, et bien qu’ayant fait excellente impression à Madrid, l’équipe de France avait été sensiblement modifiée. Elle comprenait trois «nouveaux»: Llense, Beck et Duhart. Courtois, qui avait jusqu’alors opéré à l’aile droite, jouait cette fois au centre.
A la surprise générale, nous résistâmes fort bien aux Italiens, qui ne gagnèrent que par 2 buts à 1. Il paraît même que nous aurions pu obtenir le match nul. Mais il faut que je vous fasse une confidence: nous aurions pu aussi bien être battus par 3 buts à 1, voici pourquoi :
Jamais je n’ai vu un footballeur aussi ému de ses débuts internationaux que l’était ce jour-là notre cher René Llense. Au vestiaire, il était pâle à faire peur, nerveux et inquiet. Durant les premières minutes du match, il ne tenait pas en place dans ses buts. Vandooren et moi échangions un long regard qui voulait dire à peu près : «Pourvu que le ballon ne vienne pas tout de suite vers nos buts afin qu’il ait le temps de se reprendre». Et d’une bourrade amicale, nous allions à tour de rôle le réconforter.
Mais les Guaita, Scopelli, Meazza et autres Ferrari ne devaient pas tarder à faire une incursion dans nos parages. Mon Llense, piaffant comme un jeune poulain, se précipitait au-devant de Meazza possesseur du ballon. Machinalement, je prenais sa place dans les buts, juste à temps pour amortir de la main le shot assez mou de l’avant centre de la «squadra». La balle retombait devant moi et, d’un vigoureux dégagement, je la renvoyais vers le centre. M. Baert n’avait rien vu. Ou plutôt, il n’avait vu que le dégagement au pied.
Malgré les cris de la foule, les protestations véhémentes des footballeurs Italiens, le jeu se poursuivit comme si rien ne s’était passé. Vous pensez bien que je n’allais pas aller moi-même réclamer le penalty. Voici pourquoi nous aurions pu être battus par un but de plus ce jour-là.
Après avoir marqué deux fois durant les vingt premières minutes, les Italiens ne devaient plus parvenir à prendre Llense en défaut. Au contraire, Fritz Keller réduisait l’écart avant la mi-temps, et le match se terminait sans autre changement. Llense avait retrouvé tout son calme. Il nous avait même sorti quelques parades sensationnelles. Mais je suis certain que ce brave René n’a pas oublié les vingt premières minutes de cette rencontre.
Une astuce de Trello
Je passerai rapidement sur la saison 1935-36, laquelle, du point de vue national, fut celle du RC Paris. La belle équipe Parisienne, imitant l’exploit réalisé par le FC Sète deux saisons plus tôt, enlevait à la fois le Championnat et la Coupe, après nous avoir éliminés en demi-finale. C’était la première fois que nous parvenions jusqu’à ce stade de la grande épreuve, et déjà nous entrevoyions l’ultime rencontre de Colombes. Mais Abegglen, sérieusement blessé, dut quitter le terrain après vingt-cing minutes de jeu. Et Trello absent, Sochaux n’était plus lui-même. Jouant à dix, nous étions battus par trois buts à rien.
En Championnat, nous terminions au quatrième rang derrière le Racing, Lille et Strasbourg.
Côté international, notre saison débuta par un échec (2-1), à Genève, devant la Suisse. Ce jour-là, Sochaux avait prêté Abegglen à l’équipe nationale Suisse. Et je vous jure que mon camarade de club ne se fit pas faute de faire bénéficier le «onze» helvète de sa grande connaissance du jeu Français.
Depuis quelques matches déjà, l’équipe de France avait adopté une nouvelle méthode défensive, un nouveau placement sur le terrain, désigné sous l’appellation de WM. C’est ainsi qu’ayant dans mon club l’habitude de surveiller l’un des trois avants du centre, je devais, au contraire, marquer étroitement l’ailier droit adverse en match international. J’acceptai de bonne grâce ce changement d’habitudes mais m’en trouvai tout de même dépaysé. Pensez donc: à Sochaux je ne m’éloignais jamais de plus de trente mètres de mes buts.
Ceci, Abegglen ne l’ignorait pas. Et il en profita fort astucieusement de la façon suivante, le malin il avait recommandé à son ailier droit, Steltzer, de se tenir jalousement sur sa ligne de touche et de ne pas jouer trop en avant. De la sorte, je devais être attiré aussi loin que possible de mon but, être amené à dégarnir carrément le centre du terrain que j’avais coutume de surveiller au cours des matches joués avec mon club. Trello ne manqua pas d’en profiter. Ce jour-là, il m’a bien eu.
Par la suite, je m’adaptai un peu mieux à ce rôle nouveau. Contre la Suède, que nous battions le 10 novembre, au Parc des Princes (2-0), je m’efforcai d’avoir constamment sur l’ailier droit adverse l’initiative des interventions, sans cependant négliger complètement le centre du terrain. J’avais compris que toutes les tactiques de jeu sont bonnes, à condition d’être employées avec souplesse et à-propos.
Le WM sur la sellette
A ce début d’année 1936, le football Français pouvait se croire à l’abri des catastrophes en match international. Notre belle tenue à Turin, notre contenance honorable à Madrid et à Rome les saisons précédentes, un ensemble de résultats satisfaisants obtenus depuis trois ans, nous faisaient envisager avec quelque confiance notre match contre la Hollande du 12 janvier, au Parc des Princes.
Hélas, en même temps que ce match devait se terminer par une des plus cuisantes défaites de l’équipe de France, il devait me causer une des plus grosses déceptions de ma carrière sportive. Je n’ai pas besoin de vous rappeler que nous fumes battus par 6 buts à 1, et que le WM en prit un sérieux coup après cette catastrophe.
Mais était-ce tellement la faute du WM ? Personnellement, je ne le pense pas et suis d’autant mieux placé pour faire cette déclaration qu’on m’a souvent accusé de ne pas aimer ce système de jeu.
Permettez-moi de le répéter: j’estime que toutes les tactiques sont bonnes, à condition que tous les hommes de l’équipe soient aptes à pratiquer le système désigné et surtout que chaque élément du «onze» soit en bonne condition et accomplisse la besogne lui ayant été dévolue.
« Tant valent les hommes, tant vaut la tactique », a-t-on écrit à maintes reprises. Or, je crois que jamais cette affirmation ne fut mieux vérifiée que ce jour-là. Si les Caldenhove, Anderiessen, Van Heel, Smit et autres Bakhuys brillèrent d’un éclat aussi vif le 12 janvier 1936, au Parc des Princes, c’est avant tout parce qu’ils furent individuellement meilleurs que nous, c’est parce qu’ils pratiquèrent en véritable équipe alors que le «onze» Français joua en corps sans âme, et fut incapable de mettre en application les instructions tactiques qui lui avaient été données.
Je ne me permettrai d’incriminer aucun de mes camarades. Par contre, je reconnais avoir fait un mauvais match contre les Hollandais.
Mais je voudrais me défendre une fois pour toutes d’être un adversaire du WM. Si je préfère, et c’est normal, pratiquer selon la méthode appliquée dans mon club, et avec laquelle je suis familiarisé depuis dix saisons, cela ne me dérange aucunement de surveiller l’ailier lorsque je suis certain que les hommes du centre sont également marqués.
Il n’est pas de mauvaise tactique. Il y a par contre, et très souvent, une mauvaise application de la tactique recommandée, voire une absence même de tactique. Je me souviens, lors de mes premiers matches avec l’équipe de France, avoir eu souvent trois avants adverses devant moi, sans savoir au juste lequel attaquer.
Un mois après ce funeste France-Hollande, notre équipe nationale était à nouveau battue nettement, par la Tchécoslovaquie cette fois (3-0). C’était la 22ème rencontre consécutive que je jouais avec l’équipe de France, depuis ce France-Allemagne 1933, à Berlin. Mais elle devait marquer pour moi le début d’une longue période d’éclipse partielle. En effet, je ne devais reparaître sous le maillot bleu de France que vingt mois plus tard, le 10 octobre 1937, contre la Suisse, à Paris.
Chapitre 12
Crise morale
Dois-je vous rappeler qu’après ce nouvel échec, la tactique de jeu employée par l’équipe de France fit l’objet de nombreuses critiques ? Il y eut alors de vives polémiques de presse. Les milieux du football, joueurs, dirigeants, spectateurs et journalistes, étaient partagés en deux clans : adversaires et partisans du WM. Cette querelle dura de longues semaines.
Emu par les insuccès du football français en matchs internationaux, le Bureau fédéral décida d’adopter une «politique de l’équipe de France». Gaston Barreau fut nommé sélectionneur unique, et l’on décida d’entraîner les internationaux avant chaque match international. Ce fut une véritable petite révolution.
Pour rencontrer la Belgique, le 8 mars, à Colombes, l’équipe de France fut littéralement «chambardée». Seuls des hommes ayant joué contre la Tchécoslovaquie, Di Lorto, Delfour, Rio, Courtois et Benouna furent maintenus. Vandooren et moi étions remplacés par Gonzalez et Zehren.
Comme l’équipe de France battit la Belgique par trois buts à zéro, le baromètre du football Français fut à nouveau au beau fixe.
Quant à moi, je vous le confesse très sincèrement, j’étais à ce moment quelque peu peu écœuré. Non pas tellement d’avoir perdu ma place: ce sont des choses qui arrivent, et je savais bien que je ne pourrais pas être éternellement titulaire du poste d’arrière gauche dans l’équipe nationale. A la suite des derniers matches, la presse m’avait assez vivement critiqué.
Sans aucun doute avais-je mérité ces critiques. Mais, sur le moment, je me mis dans la tête qu’on m’en voulait, qu’on m’avait assez vu dans l’équipe de France. Je suis certain à présent que ce n’était là que pure impression. Je subis alors une véritable crise morale. La nuit, je me tournais et me retournais dans mon lit, me posant quantité de questions:
«Etienne, pourquoi t’en veut-on ? N’as-tu joué que de bons matches dans l’équipe de France ? Certes, non. As-tu, par contre, la certitude d’avoir toujours défendu tes couleurs avec le maximum de cœur et de volonté ?». Cela, oui, j’en étais bien sûr. Alors ? Qu’avait- on à me reprocher ?
Ainsi en fut-il durant quelques mois. Un jour, au début de la saison 1936-37, je n’y tins plus. J’écrivis à Gaston Barreau que, étant fatigué, me sentant en mauvaise forme, je ne serais pas en mesure de défendre les couleurs françaises avec honneur, si toutefois… il avait l’intention de me sélectionner. J’eus même, à ce moment, l’intention d’abandonner le football.
Mais cette saison 1936-37 devait me valoir de bien belles compensations. Elle marqua, pour le FC Sochaux, une grande campagne. Nous terminâmes, en effet, le Championnat au deuxième rang, derrière Marseille, à égalité de points avec celui-ci, et gagnâmes la Coupe de France, battant en finale le valeureux RC Strasbourg, par 2 buts à 1. Cette victoire en Coupe constitue, je le crois bien, le plus magnifique souvenir de ma carrière sportive.
Si, en demi-finale, nous avions eu une tâche relativement aisée devant les courageux joueurs de l’US Boulogne, il n’en avait pas été de même en quart de finale. Nous avions en effet été obligés de nous y reprendre à deux reprises pour éliminer l’AS Cannes, au Parc des Princes (3-0), après un match nul à Toulouse (0-0).
A propos de ce match de Toulouse, je voudrais apporter ici une précision. On a écrit, à l’époque, que Lalloué avait dégagé une balle, alors que celle-ci avait déjà franchi notre ligne de but. Cannes aurait ainsi été frustré d’un point régulièrement acquis, et peut-être d’un succès en quart de finale.
Or, je puis le déclarer formellement, sur ma conscience de footballeur professionnel: j’ai vu le dégagement de Lalloué, à quelques mètres duquel je me trouvais : la balle a été reprise juste sur la ligne blanche, elle ne l’a pas franchie.
C’est la déclaration que je fis alors à l’arbitre. J’ajouterai aujourd’hui ceci: il m’est arrivé, dans le courant de ma carrière, de commettre des fautes dans la surface de réparation, lesquelles ont pu n’être pas sanctionnées par le directeur du jeu. Ce n’était, bien sûr, pas mon rôle d’aller réclamer le penalty contre moi. Mais, contester, voler un but régulièrement acquis par l’adversaire, ceci, je ne l’ai jamais fait. J’ajouterai que Lalloué était un grand spécialiste de ces sauvetages in extremis.
Si vous n’avez jamais gagné la finale
Le jour de la grande finale, nous avions, mes camarades et moi, les nerfs à plat, à force d’y avoir pensé, à force d’en avoir rêvé, depuis de longues semaines. Jouer un match de quarts, de demi-finales, contracte déjà passablement. Mais à cette finale, dans l’ambiance extraordinaire de ce dimanche de mai, au milieu d’un cérémonial auquel nous, joueurs de football, ne sommes guère habitués, une partie de nos moyens nous manqua. Je crois bien que nous avions tous les jambes coupées, lorsque fut sifflé le coup d’envoi.
Personnellement, j’avais eu un rhume «carabiné» au début de la semaine. C’était bien ma veine moi qui depuis un mois me surveillais jusqu’à l’excès. Au vestiaire, nos dirigeants tentaient vainement de remettre un peu de calme dans nos esprits. Je vois encore, comme si cela s’était passé hier, M. Jean-Pierre Peugeot me versant lui même dans les narines quelques gouttes d’un liquide devant me permettre de respirer plus librement.
Durant ce temps, Di Lorto, ce brave Laurent, était en larmes. M. Olive, l’arbitre, venait de faire un tour d’inspection dans notre vestiaire. Il lui avait dit : « Vous ne pouvez jouer avec ce chandail bleu. On le confondrait avec le maillot des Strasbourgeois ».
Ne pas jouer avec son chandail bleu, ce chandail-fétiche avec lequel il avait livré ses matches de Coupe, c’était bien plus qu’il n’en fallait pour mettre le nerveux, le superstitieux Di Lorto dans tous ses états.
« Nous allons perdre. Je suis certain que nous allons perdre, répétait-il, en arpentant le vestiaire, en proie à une agitation folle. Non, il n’est pas possible que je joue sans lui, sans le chandail bleu.»
Finalement, M. Sam Wyler trouva une solution. Laurent garderait son chandail bleu, et revêtirait, sur celui-là, un chandail grenat. Il faisait chaud. Il eut chaud mais nous gagnâmes la Coupe. Et Laurent nous dit, le soir, riant aux éclats, cette fois : « Vous voyez bien que j’ai eu raison de ne pas le quitter ».
Je ne sais quel fut l’état d’âme de mes co-équipiers, ni celui de mes rivaux, durant les quatre-vingt-dix minutes de cette finale. Personnellement, je puis vous affirmer l’avoir jouée dans un état de crispation invraisemblable, et comme un homme aux trois-quarts inconscient. Je n’eus aucune réaction lorsque Rhor marqua le premier but contre nous et ne réagis pas davantage quand Lauri égalisa. C’est seulement une minute avant la fin, voyant tous mes camarades embrasser follement Williams, auteur du but victorieux, que je réalisai: nous avions gagné la Coupe.
M. Albert Lebrun remit le trophée d’argent à un homme ivre. Les chemisettes bouton d’or de mes camarades dansaient devant mes yeux une folle sarabande. J’essayai de sourire à des centaines de paires d’yeux, tentai de répondre à des milliers de bras s’agitant vers nous: je ne pouvais que répéter: «Ça y est», en serrant de toute ma force le vase d’argent contre ma poitrine. Ne riez, ne vous moquez que si vous avez gagné la Coupe.
Le soir, au dîner réunissant les dirigeants et joueurs des deux équipes, j’étais encore tout étourdi. Ma femme me dit : «Tu me déçois un peu. Pourquoi n’es-tu pas fou de joie après cette victoire ? Pourquoi ne dis-tu rien? Je ne disais rien, mais étais en train de me demander si j’allais, vraiment, prendre ma retraite de footballeur, comme j’en avais l’intention depuis plusieurs mois.
Vingt mois après
Ainsi, voyez-vous, si je suis toujours arrière gauche du FC Sochaux, cela tient à notre succès en Coupe de France, voici deux saisons.
Celui-ci fit de moi un homme nouveau: ma crise morale était depuis longtemps surmontée: je me sentais plus fort, plus jeune que jamais. Abandonner le football, dans de pareilles conditions ? Vous n’y pensez pas.
Je n’eus plus dès lors qu’une seule ambition: retrouver ma place dans l’équipe de France, la saison suivante.
Mon vœu devait se réaliser dès le premier match international de 1937-38. Le 10 octobre 1937, contre la Suisse, au Parc des Princes, j’endossai le maillot bleu de France, pour la 33ème fois, exactement vingt mois après ma dernière sélection.
Depuis cette date, l’équipe de France a joué onze matches. Elle en a remporté six, elle a obtenu deux résultats nuls et concédé trois défaites seulement. Ses vainqueurs : l’Angleterre (4-2) et l’Italie, détentrice de la Coupe du monde (3-1 et 1-0) et qu’on n’aille pas, après cela contester au football français ses progrès, lesquels ont été prouvés, ballon au pied, devant les plus fortes sélections nationales.
Chapitre 13
Des dix dernières saisons, 1937-38 fut la meilleure. Dès que je repris ma place dans l’équipe nationale, je sentis que notre «onze» faisait preuve d’un équilibre inconnu dix-huit mois auparavant. Si le système du jeu dit WM était abandonné, le marquage de l’adversaire n’était pas, pour cela, laissé au hasard. Il en est de même depuis cette époque.
Avant chaque match, nous recevons des instructions précises de Gaston Barreau, lequel n’est pas un directeur d’équipe nationale «à grand spectacle», comme il en existe, mais qui sans bruit, sans déclarations sensationnelles sait parfaitement ce qu’il fait où il va, et sait obtenir le meilleur rendement des hommes dont il peut disposer. Gaston Barreau parle peu, mais il observe, enregistre et conclut. A l’aide de quelques mots simples, il a toujours su nous faire comprendre notre rôle respectif. Qu’il me permette de rendre hommage, ici, à sa compétence, à son doigté, à sa grande finesse, sa psychologie. Depuis plusieurs saisons, le football Français lui doit beaucoup.
Un autre homme a joué un rôle également important dans les bons résultats de l’équipe de France. Peut-être va-t-il m’en vouloir un peu de parler de lui. Que M. Gabriel Hanot m’excuse donc. Mais je crois être l’interprète de tous mes camarades en écrivant combien ses grandes connaissances techniques et tactiques ont pu nous être utiles en de nombreuses occasions, et combien ses directives, en parfaite concordance avec l’expérience de Gaston Barreau, ont toujours rencontré notre entière confiance.
La saison dernière donc, nous battions la Suisse (2-1) à Paris, la Hollande, à Amsterdam (3-2), la Belgique (5-3 et 3-1), à Paris et la Bulgarie (6-1) à Paris. Je ne m’étendrai pas sur ces différents matches, mais je m’arrêterai par contre quelques instants à ce fameux France-Italie (0-0) du 5 décembre 1937, au Parc des Princes.
Ce fameux France-Italie
Cette rencontre restera l’une des plus émouvantes de ma carrière avec France-Argentine (1930, à Montevideo) et France-Autriche (1934, à Turin). Et je suis certain que les quelque quarante mille spectateurs y ayant assisté l’ont encore présente à l’esprit, ainsi d’ailleurs que mes camarades de l’équipe de France ce jour-là.
Nous fumes dominés, c’est certain, nous eussions dû perdre ce match, c’est possible. D’ailleurs mes vieux camarades Meazza et Ferrari. me disaient après la rencontre, au cours de la- quelle ils venaient de démontrer une fois de plus leur classe transcendante: « Vous pouvez nous croire: vous avez aujourd’hui fait match nul avec une équipe d’Italie qui a réalisé sa meilleure partie de ces deux dernières saisons ». C’est par simple politesse qu’ils n’ajoutaient pas : « Nous eussions dû vous battre par trois buts d’écart ».
Ceci, nous le savions. Mais, tout de même: faut-il oublier que la technique n’est pas seule à jouer son rôle dans un match international. Le cran, la volonté de ne pas se laisser vaincre, le don de toute son énergie, de ses forces jusqu’à l’extrême limite, de sa souffrance même, tout ceci ne doit-il pas compter ?
Ne souriez pas lorsque je vous parle de souffrance: j’ai souffert à en pleurer, une heure vingt-cinq durant, ce jour-là. Le jeu était engagé depuis cinq minutes, après un choc avec Piola et Di Lorto, je me relevai, huit ligaments de la cheville droite arrachés. Durant toute la rencontre, je ne sentis plus ma jambe droite. Au repos, je voulus retirer ma chaussure. Ma cheville avait pris des proportions énormes.
« Tu ne peux plus jouer dans ces conditions » me dit Gaston Barreau. Ne plus jouer, c’était réduire l’équipe de France à dix hommes, c’était sans doute affecter le moral merveilleux de mes camarades. Même si je ne devais plus être que d’une aide restreinte, je resterais parmi eux. Je fis serrer autant que je pus le supporter, une bande de crêpe mouillée autour de ma cheville. On me remit ma chaussure tant bien que mal.
Après le match, je ne pouvais plus poser le pied à terre, et je dus garder le lit huit jours durant. Je n’ai pas écrit ceci pour me citer en exemple: de nombreux footballeurs avant moi ont agi pareillement, et d’autres le feront encore. J’ai simplement, ce jour-là, mis le meilleur de moi-même au service de l’équipe de France, dans l’espoir de contribuer pour une très faible part, à son magnifique résultat.
Mais le principal artisan de celui-ci fut Di Lorto. Faut-il vous rappeler la prodigieuse partie que livra ce jour-là mon camarade de club ? Sa souplesse, son audace, ses détentes quasi miraculeuses sidérèrent littéralement les attaquants Italiens en même temps qu’elles enthousiasmèrent quarante mille spectateurs. Laurent fut le héros du match, on le fêta comme on fête les héros. Et je vous assure qu’il ne l’avait pas volé.
L’inquiet Di Lorto
Si je profitais de cette occasion pour vous parler un peu de lui ? J’ai rarement vu gardien de but aussi agile, et possédant de tels réflexes, des dons d’anticipation aussi développés, mais également footballeur aussi nerveux, émotif, inquiet et superstitieux. Déjà, je vous ai narré comment il ne voulut pas se séparer de son chandail-fétiche, le jour de notre victoire en Coupe.
Je suis certain de ne pas froisser Laurent en écrivant ici qu’il est un des grands maniaques du football. Servez à Di Lorto, quelques heures avant un match, une aile de poulet alors qu’il avait décidé de manger une entrecôte, vous l’entendrez protester, de son accent de Martigues qui ne peut pas s’écrire: «Bonne mère, je suis sûr que je vais mal jouer».
Il prend, à l’entretien de sa forme, des précautions extraordinaires, allant parfois jusqu’à l’exagération. Il y a deux saisons, le médecin lui avait dit: « Ne buvez pas trop en mangeant ». Il but tellement peu qu’au bout de trois semaines il souffrit terriblement des reins et dut se faire soigner énergiquement.
Lorsque nous sommes au repos à Cévennes, avant un match important, il n’est pas à l’aise: ses habitudes lui manquent. Il mange peu et dort à peine. Et nous sommes certains que le jour du match il sera d’une nervosité extrême. Figurez-vous qu’à Chantilly, avant la dernière Coupe du monde, il s’aperçut qu’il n’avait pas emporté son chandail-fétiche. Alertée, sa femme lui expédia par retour une pleine valise de chandails, mais le chandail fétiche n’y était toujours pas.
« C’est bon, déclara-t-il, j’y vais moi-même ». Je crois qu’il aurait bel et bien fait le voyage Chantilly-Sochaux et retour pour chercher son fameux chandail. Fort heureusement, celui-ci parvenait le soir même.
Laurent Di Lorto, qui est, en même temps qu’un grand footballeur, le plus charmant, le plus serviable des amis, ne m’en voudra pas d’avoir dépeint ici quelques traits de sa personnalité, l’une des plus curieuses parmi les nombreux footballeurs que j’ai pu côtoyer.
La défaite du Clapas
Je vous ai dit avoir été contraint de garder le lit, plusieurs jours durant, après ce fameux match France-Italie. Mais alors que je m’apprêtais à regagner Sochaux, M. Sam Wyler, qui fut pour nous, jusqu’à cette saison, le plus clairvoyant et le plus écouté des dirigeants, vint me voir et me déclara :
«Vous savez, Etienne, que nous ne jouons pas notre match de Coupe contre Montpellier, à Sochaux mais bien sur le terrain de nos adversaires. Ainsi en a décidé la Fédération. »
Je connaissais le terrain du Clapas. Je savais que malgré leur supériorité technique, mes camarades auraient beaucoup de peine à y vaincre l’équipe de Montpellier, redoutable en Coupe, on l’a vu cette saison encore. Je répondis à M. Wyler:
«Pourquoi n’avoir pas refusé d’aller jouer à Montpellier, puisque la Fédération avait primitivement désigné le terrain de Sochaux ? Vous verrez, nous serons battus ! »
«Il faut être sport, Etienne, et accepter toutes les décisions quelles qu’elles soient ». Je n’accompagnerai pas mes camarades à Montpellier et ce fut l’un des rares matches manqués au cours de ma carrière. Rentré à Sochaux la veille de la rencontre, j’allai, le dimanche, m’aidant d’une canne, assister à une rencontre du championnat régional, à Delle.
Durant tout ce match, mon esprit était ailleurs. J’étais nerveux, inquiet. On eût dit que je pressentais ce qui se passait à quelque mille kilomètres de là.
Ma femme devait me rejoindre à la fin de la partie. Lorsqu’elle arriva, son visage était littéralement bouleversé : « Etienne, Sochaux est battu ».
— Allons, allons, répondis-je d’un ton que je voulais rendre détaché: ce n’est pas le moment de plaisanter.
«Etienne, Sochaux est battu par quatre à zéro ! ».
Je crois bien avoir pleuré ce soir-là. Après avoir enlevé la Coupe sept mois plus tôt, nous la perdions, dès les trente-deuxièmes de finale. J’appris vingt-quatre heures plus tard que rien n’avait réussi à mes camarades sur le terrain du Clapas. Vous savez, lorsque rien ne réussit à une équipe, en Coupe surtout, lorsqu’elle est dans un off day, ainsi s’expriment les Anglais, on a beau tendre toute sa volonté pour combattre les génies malfaisants qui semblent vous entourer: il n’y a pas de remède. Tout semble se liguer contre vous, tout semble au contraire réussir à l’adversaire. Si j’avais joué ce jour-là pour mes camarades, les choses se seraient sans aucun doute passées de la même façon.
Chapitre 14
Six points d’avance, mais une saison difficile
Nous perdions la Coupe, mais par contre enlevions le Championnat avec six points d’avance sur l’Olympique de Marseille. La saison précédente, Marseille avait été champion, et nous avions enlevé la Coupe.
Terminer une épreuve comme le Championnat de France avec une avance de six points sur le second, cela peut laisser supposer une nette supériorité sur les autres concurrents, cela peut faire croire à une saison relativement facile. Détrompez-vous: notre saison 37-38 fut peut-être la plus difficile de toutes. En tête, dès le début de la compétition, nous avions chaque dimanche un match très dur à jouer contre une équipe bien décidée à vaincre les leaders que nous étions. Chacune de nos rencontres était capitale, car il est plus difficile, en sport comme dans la vie même, de se maintenir au premier rang que d’y accéder. Etre leader d’un championnat, d’un bout à l’autre de la saison, c’est une position enviable, peut-être, mais combien ingrate; et je vous assure que nos nerfs, plusieurs mois durant, furent soumis à rude épreuve.
Dans cet ordre d’idées, la « course d’attente » est bien préférable. Se maintenir dans l’ombre des leaders jusqu’en avril, puis démarrer irrésistiblement pour le sprint final, comme le fait, par exemple, Marseille cette saison, voilà du beau travail; c’est la course idéale, à mon sens. On est beaucoup moins visé, on laisse même les leaders s’entrebattre, faire parler d’eux, et l’on surgit, au bon moment, pour coiffer tout le monde sur le poteau.
Mais j’écris ceci en sachant fort bien qu’une équipe de football ne peut mener sa saison comme un coureur à pied mène son 5.000 mètres : il peut doser, lui, son effort, se réserver pour les derniers tours, il est seul, conscient et maître de ses forces. Enfin, la course ne dure pas neuf mois.
Une équipe de football qui a la chance d’être en forme en octobre ne sait ce qu’il adviendra d’elle en mars. Elle prend des points comme elle peut, où elle peut et quand elle peut. Tant mieux si les onze joueurs arrivent à trouver, ensemble, et au tournant décisif de la saison, leur forme maximum. Mais quel entraîneur assez fort, assez sûr de lui et de ses joueurs pourrait ainsi, à l’avance, tracer son plan de campagne. Il n’y a d’autre secret pour gagner un Championnat de football, que celui de posséder une bonne équipe et de savoir la maintenir en forme le plus longtemps possible.
Notre présente saison
Et puis, il y a, au cours d’un long championnat, des périodes heureuses et des périodes malheureuses.
Je ne prétends pas que le FC Sochaux alignait, cette saison, une équipe tout à fait aussi forte que les saisons précédentes, mais nous possédons tout de même un «onze» de bonne valeur, témoin son rétablissement de ces derniers mois, qui le classe dans la première partie du tableau, après avoir occupé la dernière place durant de longues semaines. Eh, bien, je suis certain que si la chance ne s’était pas obstinée à nous tourner le dos durant toute la première partie du championnat, nous aurions actuellement notre mot à dire dans la lutte pour la première place.
Nous avons en effet perdu, par 1 but à 0, six matches, que nous aurions pu tout aussi bien gagner Nous avons marqué trois buts contre notre propre camp, j’en ai un à mon actif et malgré notre volonté de bien faire, nous ne parvenions pas à inscrire un seul point.
On a parlé, au début de la saison, de crise morale, voire de crise de moralité, au FC Sochaux. Il ne m’appartient pas d’épiloguer ici sur les différends qui ont pu séparer alors certains de mes camarades et nos dirigeants. Ce que je puis affirmer, c’est que l’équipe du FC Sochaux, quelle que soit sa composition, a toujours défendu sa chance sur le terrain avec le maximum de volonté. Jamais les incidents extra-sportifs de ce début de saison n’ont eu leur répercussion sur le terrain de jeu lui-même.
Pour ma part, j’ai toujours eu la conviction que nous finirions bien par abandonner la dernière place. Ayant perdu quelque peu son équilibre en début de saison (des départs, les événements de septembre qui virent un certain nombre d’entre nous mobilisés trois semaines durant), notre équipe l’a depuis entièrement retrouvé. L’appoint de joueurs comme Jérusalem, Petersen, Zivkovitch, Herczeg, lui a permis de faire le reste : reconquérir une partie du terrain perdu.
J’en suis heureux pour nos dirigeants, notre entraîneur et mes camarades, qui n’ont jamais mesuré leur effort au service des couleurs de Sochaux. J’en suis heureux aussi pour les milliers de partisans de notre cher club. Vous n’imaginez pas à quel point le déclin de Sochaux avait pu affecter le public sportif de toute la région.
Et nos supporters
A Belfort, je ne pouvais pas faire un pas dans la rue sans être accosté, pressé de questions, obligé de confier vingt fois par jour mes espoirs auprès de dizaines d’interlocuteurs, connus ou inconnus.
Depuis de longues années, je rencontre souvent, le matin, au sortir de chez moi, dans ma calme rue de Lille, un homme très vieux, tout voûté, qui s’en va faire sa petite promenade. C’est un vétéran de 70. Je le salue, respectueusement, en voisin, et j’avais toujours cru qu’il me répondait en voisin.
Un jour, il s’arrêta et, pour la première fois, m’adressa la parole, se redressant, me regardant bien en face et frappant nerveusement le sol de plusieurs coups de canne :
Alors, «mon capitaine», plus moyen ! Vous savez, si vous continuez à perdre, j’aurais honte d’être Franc-Comtois…
Je vous retrace la scène exactement comme elle s’est déroulée. Pour me laisser le temps de répondre, le brave ancêtre belfortain claqua les talons, fit demi-tour et s’en fut, me laissant tout interloqué : lui aussi s’intéressait donc au FC Sochaux, dont il savait que j’étais « le capitaine» Jamais je ne l’aurais soupçonné.
Depuis ce jour, je l’ai rencontré bien souvent encore. Maintenant, il ne me fait plus les gros yeux. Au contraire, après notre victoire sur Marseille, il m’a arrêté de nouveau et m’a dit : « Bravo, mon capitaine. Les Francs-Comtois sont toujours là ».
Et il s’en est allé, ayant claqué les talons. Mais les plus acharnés supporters de Sochaux sont sans doute les gros bouchers et charcutiers de la région. J’en connais plusieurs, pour avoir parié des porcs entiers, que nous terminerions dans les cinq premiers du Championnat.
Depuis le début de ma carrière sportive, j’ai reçu un certain nombre de lettres, toujours très gentilles, souvent fort émouvantes. C’est cette saison pourtant, tout d’abord en raison des insuccès de mon club, ensuite à l’occasion de mes 42 et 43 sélections, que mon courrier fut le plus volumineux. Si je crois avoir répondu à tous ceux d’entre eux m’ayant donné leur adresse, que les autres trouvent ici, avec l’expression de ma grande sympathie, tous mes remerciements pour leurs encouragements ou leurs félicitations. Que mes deux jeunes amis de Berck-Plage, deux petits malades qui suivent les matches de football par les journaux et la radio et m’ont envoyé à plusieurs reprises des lignes si fraîches, si émouvantes, sachent que je pense très souvent à eux, avant le début d’une rencontre. Et que mon petit camarade René Chipot, de Vesoul, sache que j’ai conservé précieusement sa lettre du 15 janvier. Ce n’est pas commettre une indiscrétion que de vous la communiquer, n’est-ce pas ? La voici :
Mon cher ami Mattler,
Je me permets de venir vous écrire ces quelques mots, car je suis votre petit admirateur de Vesoul.
Je vous aime de tout mon petit cœur de 11 ans, et un bon gros qui pèse 56 kilos, et comme je suis un acharné du football, il n’y a que cela qui m’intéresse.
Cela me fait beaucoup de peine de savoir que vous êtes la lanterne rouge, beaucoup de supporters de Vesoul vont prendre Metz comme favori. Mais, moi, je ne veux pas qu’on dise du mal de vous, et je pense que vous allez remonter, car je viens d’entendre le résultat du match Sochaux-Cannes.
Je suis content que vous ayez bloqué quelques Italiens au match France-Italie. Je vous applaudi devant notre poste. Je vais de temps à autre à Sochaux vous voir jouer avec le patron de mon papa, Monsieur Laruc, qui est concessionnaire Peugeot. Mon cher Mattler, je vous envie, car je veux devenir international comme vous. Je vous aime tant, j’ai confiance en vous. Recevez de votre petit ami René Chipol, à Vesoul, ses meilleurs baisers, ainsi qu’à toute l’équipe.
Ma 3ème Coupe du Monde : une déception
Lorsque débuta la 3ème Coupe du Monde, voici près d’une année, à Paris, les ambitions de l’équipe de France étaient grandes. Après la magnifique saison internationale qu’elle venait de fournir, bien préparée, jouant devant son public, tous les espoirs lui étaient permis. Certes, nous n’osions pas, raisonnablement, prétendre au succès final. Mais, dans le fond de nous-mêmes, ne nous disions-nous pas : «Pourquoi pas ?».
Après un succès relativement aisé sur l’équipe de Belgique, nous affrontions, en quart de finale, les tenants de la Coupe et grands favoris, cette fois encore: cette même équipe d’Italie devant laquelle nous avions tenu six mois plus tôt. Il est à peine besoin de vous rappeler que les footballeurs Italiens nous battirent par 3 buts à 1. Ils donnèrent l’impression de jouer moins bien ce jour là à Colombes, qu’en décembre au Parc des Princes. Pourtant, nous avions bien commencé le match, et lorsque nous regagnâmes le terrain après la mi-temps, un but ayant été marqué de chaque côté, nos chances semblaient certaines. Et durant la seconde mi-temps, nous avions plutôt dominé.
Chapitre 15
Mais voilà: les footballeurs italiens illustrèrent admirablement, en ce dimanche 12 juin, le principe fondamental du football moderne: ce n’est pas en dominant qu’on gagne un match, mais bien en marquant des buts. Cette vérité, le dynamique Piola, exploitant à merveille le travail intelligent de ses intérieurs Meuzza et Ferrari, se chargea de nous le rappeler.
Ainsi se terminait notre carrière dans la 3ème Coupe du Monde, que gagnèrent les Italiens, une semaine plus tard. Certes, il n’est pas déshonorant d’être éliminé par les vainqueurs d’une telle épreuve. Mais je reste persuadé, après un an passé, que nous aurions pu réaliser un bien meilleur résultat devant les «azzurri».
Le football Italien
Ceux-ci devaient donner à nouveau, le dimanche suivant, en finale, devant les Hongrois, une splendide démonstration de football moderne et se montrer dignes du succès qu’ils remportaient, pour la seconde fois. Le football italien était bien le meilleur et le plus complet du tournoi.
Nous avions vu, au cours de ce tournoi, des Brésiliens extraordinaires manieurs de ballon, athlètes d’une vivacité et d’une souplesse remarquables, brillants solistes, si l’on peut dire, mais formant une équipe imparfaite, parce que stratèges médiocres, réfractaires aux conceptions tactiques modernes. Nous avions vu des Hongrois et des Tchèques dotés d’une valeur technique indiscutable, mais dont le jeu ne pouvait s’imposer au premier plan parce qu’il n’était pas basé sur la recherche constante de l’efficacité. Nous avions vu des Allemands méthodiques, disciplinés, mais incapables d’élever leur production, de forcer l’allure au moment décisif d’une partie. Nous avions vu des Suisses, magnifiques de cran, susceptibles de rétablir les situations les plus désespérées; des Hollandais, des Norvégiens, des Belges, capables de réaliser un jour les plus belles prouesses, mais inégaux dans l’ensemble de leurs résultats. Nous avions vu, enfin, une équipe de France de bonne valeur, en progrès indiscutables. Je crois vous l’avoir dit déjà, mais pas encore mûre pour un succès dans la Coupe du Monde, parce que ne possédant pas l’autorité, la personnalité de sa rivale Italienne, parce qu’encore incertaine dans ses conceptions tactiques.
Lorsqu’on a suivi l’évolution du football continental depuis une dizaine d’années, on ne peut manquer d’être frappé par les gigantesques progrès effectués par le jeu Italien. Les raisons de ceux-ci ont maintes fois été disséquées par les critiques autorisés, et je n’aurai pas la prétention d’avoir découvert quoi que ce soit de nouveau. Cependant, ayant joué de nombreuses fois, depuis dix ans, contre des équipes Italiennes, je me permets de vous livrer quelques réflexions.
A la base des progrès effectués par le jeu Italien, il faut placer en premier lieu, selon moi, le sang nouveau, les forces nouvelles qui lui ont été fournis par le football Sud-Américain. Doués de qualités naturelles, d’une technique innée, d’une adresse remarquable, les joueurs de l’Amérique latine qui ont évolué en grand nombre en Italie depuis dix saisons, ont exercé une influence prépondérante sur le jeu de leurs camarades italiens. Le même phénomène s’est d’ailleurs produit en France grâce à l’appoint des footballeurs étrangers qui sont venus renforcer nos équipes, depuis six ans, avec moins d’intensité toutefois, car nos joueurs n’avaient pas, avec leurs camarades étrangers, ces affinités de race et de tempérament qui relient les Italiens et les Sud-Américains.
Ayant pris au jeu Sud-Américain le meilleur de ses qualités, le football transalpin lui a par contre laissé ses lacunes: absence de tactique, tendance à laisser une trop large part à l’improvisation et une trop grande liberté de manoeuvre à l’adversaire. Je n’ai pas revu les footballeurs Argentins depuis neuf ans. Mais je n’ai pas de raison de croire que les meilleurs d’entre eux soient inférieurs à leurs camarades de l’époque. Or, je reste persuadé que s’ils mettaient leurs extraordinaires qualités naturelles au service d’un football organisé, basé sur l’effort collectif plutôt que sur l’exploit individuel, ils constitueraient des équipes quasi-imbattables. J’en dirai presque autant des Uruguayens et des Brésiliens, bien que la qualité des premiers paraisse avoir baissé depuis quelques années et que la valeur des seconds soit quelque peu inférieure, à mon sens, à celle des Argentins.
Mais tous ces joueurs, véritables artistes dans le maniement du ballon, sauront-ils jamais se soumettre aux tactiques du jeu moderne, sans lesquelles il ne peut y avoir de football complet ?
C’est ce qu’ont fort bien compris les responsables du football italien qui, après avoir recherché l’amélioration de la technique individuelle de leurs joueurs (d’ailleurs remarquablement doués), ont tendu leurs efforts vers la recherche du meilleur football productif.
Ainsi, il existe une véritable école Italienne du football. Et ses promoteurs ne doivent pas regretter d’avoir pris, les premiers sur le Continent, l’initiative de cette évolution, autrement dit d’avoir su donner à leur jeu une personnalité, un esprit combatif et un sens très prononcé des réalités.
Mais cette suprématie sur le football continental, qu’elle a ravie, voici quelques années, au célèbre Wunderteam, la «squadra azzurra» la conservera-t-elle longtemps encore ? Nulle domination n’est éternelle. Et si l’on ne perçoit pas encore nettement les signes avant-coureurs du déclin du football Italien, on peut penser qu’il a vu ses plus belles années. J’ajouterai même que l’ensemble de ses vedettes actuelles des hommes comme Meazza, Ferrari et Piola mis à part ne valent pas celles de la période précédente, les Guaita, Scopelli, Orsi, Rosetta, Calligaris, etc. Par exemple, lorsqu’un Meazza fait défaut, comme en décembre à Naples, devant notre équipe, le jeu de la squadra s’en ressent. Et l’on peut se demander ce qu’il adviendra quand ces deux stratèges magnifiques que sont Meazza et Ferrari auront définitivement pris leur retraite.
Mais le meilleur football Italien, même s’il voit un jour baisser son niveau technique, conservera toujours cette vitalité, ce bel esprit offensif, cet amour de ses couleurs, qui ont largement contribué à ses succès. Et il restera l’un des meilleurs. Si j’en avais la possibilité, j’effectuerais dans quelques jours le voyage de Milan pour assister au match Angleterre-Italie: les maîtres contre leurs meilleurs élèves. Il n’est pas du tout certain que les premiers l’emporteront. Mais si le football anglais était battu à cette occasion, ma conviction qu’il reste toujours le premier du monde n’en serait pas pour cela ébranlée.
Hapgood et Drake
Durant ma carrière, j’ai rencontré une quantité de grands footballeurs. Et si je ne puis parler en détail de chacun d’eux, car cela nous amènerait trop loin, je veux cependant vous dire un mot de ceux qui m’ont produit la plus forte impression. Parmi ceux-ci, je citerai tout d’abord deux joueurs anglais, Hapgood et Drake. Le premier, parce qu’il a toujours constitué à mes yeux le modèle des arrières (j’aurais bien voulu posséder une petite partie seulement de ses qualités); le second, parce que je n’ai jamais eu devant moi d’attaquant plus dangereux pour nos buts.
Hapgood, je vous le répète, est à mon sens le prototype de l’arrière parfait, tant au point de vue du jeu proprement dit qu’à celui de la correction. Hapgood n’est pas un arrière «déblayeur». C’est un véritable technicien et tacticien de la défense. Il possède un sens inégalable du placement, et je me suis toujours demandé comment il avait pu parvenir à ce degré de perfection dans le «tackling» (arrêt sur l’homme) sans causer le moindre mal à ses adversaires. Enfin, Hapgood ne se contente pas de dégager son camp menacé: même dans les conditions les plus difficiles, il parvient à donner la balle à l’un de ses partenaires démarqués, avec autant de précision qu’un demi ou un avant. C’est cette qualité que j’ai le plus admirée parmi toutes celles du capitaine d’Arsenal et de l’équipe d’Angleterre, qu’aucun arrière de ma connaissance n’a jamais complètement égalé.
J’ai pu rencontrer des avants centre plus scientifiques que Drake, plus plaisants à voir évoluer aussi. Je n’en ai pas connu d’aussi efficaces, d’aussi difficiles à surveiller et à arrêter. Un véritable « canon », pour employer une expression chère aux footballeurs. Sa vigueur, sa vitalité, son abattage et sa force de pénétration extraordinaires, la précision et la soudaineté de son tir m’ont véritablement sidéré chaque fois que je l’ai rencontré.
Avec cela, insensible aux chocs les plus rudes: à plusieurs reprises, j’ai vainement tenté de le déséquilibrer, en y mettant toute ma vigueur, vous pouvez m’en croire. Il encaissait le choc sans broncher. Par contre, j’étais régulièrement à terre deux minutes plus tard, comme balayé par un cyclone. Drake, correctement, mais rude- ment tout de même, m’avait «rendu la monnaie ».
A la fin du dernier match France-Angleterre, joué à Colombes, en mai dernier, nous rentrâmes au vestiaire côte à côte. Je lui montrai mes genoux en sang. Mais, du doigt, il me montra ses côtes.
«Oh yes ! me dit-il simplement, en riant. Excuse me !» lui répondis-je.
Nous nous serrâmes la main. Et, quelques minutes plus tard, au vestiaire, il venait m’apporter sa chemisette blanche. Je lui donnais mon maillot bleu.
Ça aussi, c’est le football.
On dit grand bien du jeune Lawton, d’Everton, qui a remplacé Drake au poste d’avant centre de l’équipe d’Angleterre. Je ne l’ai jamais vu jouer. Mais s’il est vrai qu’il est supérieur à Drake, il doit être rudement fort.
De Minelli à Nazazzi
Le meilleur arrière étranger que j’aie jamais rencontré sur le Continent est sans doute le Suisse Minelli. C’est lui, à mon sens, qui réunit le maximum de qualités exigées chez un défenseur. Petit, mais râblé et doté d’une belle vigueur, Minelli est ce qu’on appelle un arrière «sec». En voila un qui sait se faire craindre des avants adverses ! Je m’empresse d’ajouter que là n’est pas le seul «tout» du grand footballeur qu’est Minelli.
Chapitre 16
Moins doué était sans doute l’arrière Viennois Sesta, ancien champion de lutte. Mais quelle force de la nature. Sesta «cassait» littéralement tout sur son passage. Et s’il n’est pas à ranger dans la catégorie des défenseurs scientifiques, on peut le classer au tout premier rang dans celle des arrières efficaces.
J’ai beaucoup admiré le jeu acrobatique de l’arrière Espagnol Quincocès et les dégagements de volée, sans une «bavure» de son camarade Zabalo, maintenant l’un des meilleurs éléments du RC Paris. Mais le défenseur le plus complet en dehors des Britanniques que j’aie eu l’occasion de voir évoluer, reste probablement l’Uruguayen Nazazzi, dont j’ai admiré de remarquables exhibitions lors de la première Coupe du Monde à Montevideo. Nazazzi possédait, entre autres avantages sur Minelli, celui d’une plus grande taille et d’un meilleur jeu de tête.
Les arrières de France
Capelle, Anatol, Chardar, Cottenier, Vasse, Rolhion, Rose, Mairesse, Diagne, Vandooren et Cazenave furent, à différentes époques, mes voisins au poste d’arrière dans l’équipe de France; Wartel, Jacquin, Lalloué, Cazenave, dans celle de Sochaux. Je voudrais rendre ici hommage aux grandes qualités, au magnifique esprit de corps dont chacun de ces camarades a su faire preuve en toute occasion. La défense de l’équipe de France, celle du FC Sochaux ont quelquefois été à l’honneur, souvent aussi à la peine. J’ai toujours senti à mes côtés, et quel qu’il soit, un homme prêt à donner le meilleur de lui-même au service de nos couleurs, toujours prêt à me réconforter dans les moments difficiles, toujours là pour réparer les erreurs du partenaire que j’étais. Que tous trouvent ici l’expression de ma grande sympathie.
Le 16 décembre 1934, contre la Yougoslavie à Paris (3-2), je jouais pour la dernière fois avec le long, brun et fougueux Anatol. Depuis cette date, je n’ai eu que trois partenaires dans l’équipe de France: Diagne, Vandooren et Cazenave. Et sans les présenter aux lecteurs de L’Auto qui les connaissent, je voudrais dire un mot de chacun d’eux.
Raoul Diagne est un athlète-né, un footballeur naturel et complet. Ne l’a-t-on pas vu à tous les postes dans l’équipe de son club, le RC Paris ? Voici quelques saisons, il fut même sélectionné comme gardien de but dans l’équipe de Paris. Mettez Raoul à n’importe quelle place, vous êtes certain qu’il s’y comportera très bien. Personnellement, j’ai toujours eu une grande confiance en lui, soit lorsqu’il jouait à mes côtés, soit devant moi, au poste de demi gauche, qu’il occupe à présent dans l’équipe de France. Diagne est l’un des footballeurs les plus difficiles à passer et un homme ne s’affolant jamais, sachant garder son sang-froid dans les moments les plus critiques. Cela compte beaucoup en football, vous savez. Et les joueurs de ce tempérament sont souvent très précieux pour leur équipe.
Jules Vandooren, mon ami
Jules Vandooren et moi-même ne sommes pas rangés dans la catégorie des arrières scientifiques, mais bien dans celle des déblayeurs. Que voulez-vous on fait ce qu’on peut et on ne se refait pas. Mais ce que je puis vous dire, c’est que lorsque nous sommes tous les deux, côte à côte sur un terrain, on fait tout ce qu’on doit pour que les avants adverses ne passent pas. D’ailleurs, ai-je besoin de vanter ici les magnifiques qualités de dynamisme et de courage de Jules Vandooren et la somme de dévouement qu’il peut donner à son équipe ?
Jules et moi, nous sommes de vieux, de grands amis. Bien souvent, nous nous sommes découverts des points communs, non seulement dans notre manière de jouer au football, mais encore dans notre tempérament d’homme et jusque dans notre genre d’existence.
En déplacements, nous partageons la même chambre. Nous aimons bavarder de longues heures, non pas tellement de football, mais de notre vie, de nos projets.
Tenez: à Naples, le matin de ce mémorable Italie-France de décembre dernier, nous étions réveillés à quatre heures. Nervosité ? Peut-être. Mais nul n’osait l’avouer à l’autre. Et si nous avons longuement parlé jusqu’à l’heure du petit déjeuner, jamais il ne fut question du match lui-même. Devinez de quoi il fut question ? De notre ménage respectif. Nous nous passions mutuellement des recettes de cuisine, à charge de les transmettre à nos épouses. Jules et moi ne détestons pas les plats biens préparés. Et je crois vous avoir dit, au début de ce récit, que j’ai toujours eu bon appétit.
Vous souriez ? Mais je vous assure que parler ménage avant un match international constitue une chose excellente pour les nerfs. L’après-midi, parmi le vacarme de sifflets et de huées dont l’équipe de France fut aimablement gratifiée, nous gardions tout notre sang-froid. Et je vous jure que ce n’était point chose facile. Mais plus les spectateurs Italiens sifflaient, plus nous nous sentions d’attaque.
Les sifflets de Naples, jamais je ne pourrai les oublier mais je n’oublierai pas non plus les encouragements que nous prodiguait à tous Gusti Jordan. Il cria tant et si fort pour se faire entendre de nous tous parmi le tumulte, que le soir, il avait une véritable extinction de voix. Brave Gusti, je l’ai vu pleurer au soir de sa première sélection dans l’équipe de France. Et nul autre ne se dépensa depuis lors plus généreusement au service du maillot bleu au coq brodé.
Notre tactique défensive
Depuis deux ans, Hector Cazenave est mon partenaire dans l’équipe du FC Sochaux, et nous avons joué ensemble huit matches consécutifs dans l’équipe de France, soit tous ceux de la dernière saison. Nous sommes à présent de vieilles connaissances et, sur le terrain, je crois que nous nous complétons parfaitement, peut-être parce que nous avons deux tempéraments absolument opposés.
Cazenave, qui est loin de peser, comme moi, 85 kilos, est le scientifique de notre association, dont je suis, pour ainsi dire, l’homme de choc. Durant un match, nous ne nous adressons jamais la parole mais avons un accord tacite. C’est toujours moi qui vais attaquer l’homme approchant de nos buts la balle au pied. Si j’ai des chances d’être passé, j’en ai aussi d’obliger mon adversaire à se débarrasser du ballon, tandis que Cazenave et nos camarades de la ligne intermédiaire peuvent se placer, surveiller étroitement les hommes auxquels la passe peut être destinée. Si je n’ai pas, en l’occurrence, fourni le travail brillant, tout au moins ai-je l’impression d’avoir bien œuvré au profit de l’équipe. Et puis, courir attaquer l’homme rapidement, énergiquement, l’obliger à jouer, ça c’est mon jeu.
D’ailleurs, lorsque je sens Cazenave derrière moi, je suis en pleine confiance: je sais qu’il est adroit de la tête, des deux pieds, souple et rapide, et qu’il se débrouille toujours pour avoir l’avantage sur l’adversaire.
C’est d’ailleurs la même tactique que nous employions, Lalloué et moi, lorsque nous pratiquions côte à côte. Avec lui aussi, j’étais tranquille; rarement ai-je vu un arrière sauver, comme lui, des buts «tout faits».
On a pu critiquer la tactique défensive du FC Sochaux. Ce à quoi je répondrai : elle vaut ce qu’elle vaut, pour notre part, nous nous en sommes toujours très bien trouvés.
Je ne suis pas une brute
Peut-être ai-je réussi à vous faire comprendre, depuis le début de ce récit, que mon tempérament s’accommode bien mieux des efforts rudes, violents, obstinés, que des besognes délicates. J’ai toujours servi mes couleurs avec mes moyens, du mieux que j’ai pu et, croyez-moi, j’ai souvent regretté de ne pouvoir ajouter à mes modestes qualités la science d’un Hapgood.
On a dit que je joue rudement, voire durement. Je ne m’en défends pas. Toutefois il s’agit de savoir ce qu’on entend exactement par l’expression « jeu dur ». Pour moi, jeu dur ne signifie pas jeu brutal. Sur ma conscience de footballeur, je puis déclarer ici que jamais je n’ai attaqué un homme avec l’intention de le blesser ni même de lui faire mal. Je ne crois d’ailleurs pas avoir blessé beaucoup d’adversaires durant ma carrière.
Sur un terrain, je vise la balle et non l’homme. Et si, dans la lutte pour la balle, je cherche de toutes mes forces, de toute mon énergie, à déséquilibrer l’homme, je m’efforce de le faire toujours dans l’esprit du jeu, selon la bonne et rude manière des arrières britanniques. Il se peut, il est même certain que j’apporte, dans cet effort quelque violence. Mais si j’ai été dur pour certains de mes adversaires, je le fus aussi pour moi-même en toutes les occasions, et en bien d’autres encore. Jamais je n’ai cherché à éviter un choc ni à limiter mon risque personnel. Je suis toujours allé franchement «à la bagarre», poitrine en avant, sans penser que je pourrais en sortir quelque peu endommagé, ce qui m’est arrivé quelques fois, vous l’avez vu au cours de ce récit.
Plusieurs fois, j’ai entendu, à mon adresse, le mot «brute». Croyez-moi bien: alors, j’ai souffert plus que vous ne pouvez l’imaginer.
Non, je ne suis pas, je n’ai jamais été «une brute». Quand je sens avoir été un peu fort aux dépens d’un adversaire, j’ai toujours envie de lui demander pardon, non pas un pardon de commande, mais un pardon sincère, partant du cœur. Je regrette vraiment d’avoir pu lui faire mal. Jamais je n’ai laissé un adversaire à terre, chaque fois, dès que la balle avait quitté la proximité de nos buts, je suis allé l’aider à se relever, le réconfortant du mieux que je pouvais d’une bonne bourrade amicale.
Je me souviens (c’était à mes débuts, au temps où je jouais encore à l’US Belfort) d’un match d’entraînement entre la première et la réserve. L’un de mes frères jouait avant contre moi. Ai-je joué trop dur ? Quoi qu’il en fût, mon frère ne m’adressa pas la parole un mois durant. Est-il nécessaire d’ajouter que j’en fus très malheureux ?
Chapitre 17
Le seul jour où je me suis vraiment fâché
Je voudrais aussi vous conter la mésaventure. qui faillit m’arriver à Metz voici quelques saisons. A ce moment, l’international André, du FC Rouen, jouait dans l’équipe lorraine. Il était le grand favori du public messin.
Au cours d’un choc avec Bazin, qui était alors demi centre à Sochaux, André fut blessé. Je me précipitai pour relever notre adversaire, mais la foule, interprétant sans doute mal mon geste, ou croyant que j’avais moi-même blessé André, se mit à crier :
«Hou Mattler ! Salaud ! Sortez-le !»
Les invectives à mon égard ne cessèrent pas jusqu’à la fin du match. Ce n’était pourtant qu’un début.
En effet, sitôt le coup de sifflet final, alors que je regagnais le vestiaire, je fus entouré par plusieurs centaines de spectateurs ayant pénétré sur le terrain et manifestant à mon endroit une fureur invraisemblable.
Mes camarades et adversaires m’avaient précédé au vestiaire. J’étais seul, au milieu de cette foule excitée. Je voyais des poings brandis vers moi, des parapluies braqués. Vainement j’essayais de faire comprendre à ces gens qu’ils se trompaient, leur fureur allait crescendo; un gros monsieur en chapeau melon (je m’en souviens toujours), le visage rouge à éclater, me criait:
« N’avance pas, ou on te descend »
Au même instant, je recevais un formidable coup de pied quelque part.
Alors, je «vis rouge » pour la première fois de ma vie. J’entendis une voix, dans le fond de moi-même :
« Etienne, si tu restes là une seconde de plus, tu n’en sortiras pas vivant »
Dix mètres à peu près me séparaient du petit tunnel menant au vestiaire, je bandai tous mes muscles, toute mon énergie; furieux, je frappai des pieds, des poings, sans regarder, à travers tout, me frayant en même temps un passage, tête en avant. Je reçus des coups, mais ne les sentis point. J’en donnai qui durent faire mal, mais tant pis pour ceux qui les avaient cherchés.
Et je rentrai au vestiaire sain et sauf. L’échauffourée n’avait pas duré deux minutes, mes camarades n’avaient rien entendu. Ce fut la seule vraie bagarre de ma carrière, mais je ne l’ai pas oubliée.
A notre sortie du vestiaire, « mes ennemis » avaient disparu. L’arbitre me demanda:
«Voulez-vous que je fasse un rapport à la Fédération ? Il y a là matière à suspension de terrain.
Ce n’est pas la peine, lui répondis-je. Pour moi, l’incident est clos ».
La bagarre Argentine-Chili
Certes, tout n’est pas parfait sur nos terrains de jeu, et certains de nos matches sont empreints de quelques accrochages, dus à la volonté de gagner, qui se transforme parfois en énervement et tourne en brefs combats singuliers. Mais, et c’est un hommage à rendre au football et aux footballeurs français, la grande majorité de nos rencontres officielles, en 1ere division surtout, se déroulent sous le signe de la correction. En tout cas, les petits différends se terminent généralement chez nous par une poignée de mains.
Dieu, merci ! Nos terrains de football ne sont pour ainsi dire jamais transformés en rings de boxe, en champ clos ou se déchaîne la passion des joueurs et du public, comme il arrive en Amérique du Sud, par exemple.
Je crois que je n’oublierai jamais la bagarre invraisemblable, à laquelle donna lieu, en 1930, à Montevideo, le match de Coupe du monde Argentine-Chili.
Le fameux (pour ces sortes d’exploits) demi centre Monti, qui était alors le pivot de l’équipe Argentine, venait de faucher brutalement l’ailier droit chilien. Mais vif comme savent l’être les petits hommes du Chili, au sang chaud, à la réplique prompte, mon Chilien s’était relevé et, d’un magnifique crochet à la mâchoire, étendait Monti.
Mes pauvres amis, j’aurai toujours devant les yeux la scène qui nous fut alors offerte. Les joueurs des deux camps s’en mêlèrent, le public intervint, puis la police et les pompiers. Deux minutes après, le terrain ressemblait à quelque dessin de l’humoriste Dubout. C’était une véritable bataille des rues.
Elle dura un bon quart d’heure. Après quoi, tout le monde reprit sa place: joueurs, spectateurs, agents, pompiers. Et le jeu reprit, comme si rien ne s’était passé. Seuls quelques maillots étaient en triste état et le terrain assez humide par endroits. Car les lances avaient fonctionné. Mais les nerfs étaient calmés. Le match put se terminer sans autre incident. Il paraît que ce genre d’intermèdes est courant en Amérique du Sud. Fort heureusement, il n’en est pas ainsi chez nous.
Mes aventures contre le F.C. Sète
Un jour, au cours d’un match contre le FC Sète, j’ai donné une gifle à Koranyi. Le geste partit tout seul, sans que j’aie eu le temps de mesurer ses possibles conséquences. Il constitua l’épilogue, peu reluisant pour moi, d’un long combat singulier, au cours duquel Koranyi et moi-même avions probablement partagé les torts. Je le regrettai immédiatement et le fis comprendre à Koranyi, que j’ai toujours considéré comme un adversaire parfaitement loyal. Nous sommes d’ailleurs de très bons camarades.
Mais dix jours plus tard, je passais devant la commission de discipline et récoltais 200 francs d’amende. Ce fut la seule punition grave de toute ma carrière. Je ne l’avais pas volée.
Je ne suis pas superstitieux, mais chaque fois que j’entame un match contre Sète, je sens qu’il va m’arriver quelque chose d’heureux ou de malheureux. Et cela depuis de longues années. C’est contre Sète, je crois bien, que j’ai réalisé le meilleur match de ma carrière, le 1er janvier1935, à Sochaux, en Championnat.
Pourtant, les circonstances n’étaient guère favorables: jamais je n’avais joué sous une pluie aussi forte, sur un terrain aussi boueux. Croyez-moi si vous voulez: je n’ai pas manqué, ce jour-là, une seule de ces balles lourdes et gluantes, qui ne demandaient pourtant qu’à vous prendre en défaut, à rester collées au sol. A la fin du match, je n’étais certes pas très joli à voir, semblant véritablement sortir d’un bain de boue. Mais jamais je n’ai mieux mérité une prime de match nul (0-0) que ce jour-là. Mes camarades Lalloué et Wagner non plus.
Je ne suis guère sujet aux claquages. C’est pourtant contre Sète que je subis le premier claquage de ma carrière, en huitième de finale de Coupe, au Parc des Princes, l’année même où nous devions gagner l’épreuve. Après cinq minutes de jeu, je voulus sans doute démarrer trop brutalement, alors que mes muscles n’étaient pas encore échauffés. Je sentis à la cuisse gauche une vive douleur: la déchirure musculaire redoutée de tous les athlètes. C’était bien ma veine, au début d’un match capital pour nous.
M’étant fait bander la cuisse sur la touche, je tins néanmoins mon poste, tant bien que mal, durant toute la rencontre. Mais cette maudite bande ne voulait jamais rester en place. Chaque fois que je tentais de courir, non seulement je sentais une douleur aiguë, mais encore trainais-je derrière moi quelques mètres de crêpe, ce qui semblait amuser beaucoup le public. Mais je vous jure que personnellement je n’étais guère à la fête. Cependant, qu’était ceci à côté de notre qualification aux quarts de finale (3-2).
Enfin, c’est contre Sète que j’ai marqué le seul but de ma carrière de footballeur professionnel. L’ aventure m’advint, cette saison même, à Sochaux, le 11 décembre. Nous étions encore derniers du classement, mais sentions les premiers symptômes de notre redressement. Sète « talonnait » Lille pour la première place, et notre satisfaction eût été grande de battre ces brillants seconds.
Hélas, vingt minutes avant la fin, nous étions menés par 1-0 et désespérions presque d’égaliser. C’est alors que l’arbitre siffla un penalty en notre faveur, sur faute involontaire de Franquès. Dans nos rangs, la panique n’eût pas été plus grande si le penalty avait été sifflé contre nous. C’était à qui ne le tirerait pas, tant était générale la crainte de le manquer.
Dans ces circonstances, un capitaine doit montrer de la décision. Ce n’est pas que je me sentis sûr de moi, certes, mais il fallait bien que quelqu’un le tirât, ce penalty. Je décidai donc de le tirer. Tentant de rassembler tout mon calme, je plaçai la balle au point de réparation. Derrière moi, j’entendais les rusés Sétois persifler:
«Tu le manqueras, Etienne, tu le manqueras !». Alors, j’ai serré les poings, fermé les yeux, pris mon élan et les filets sétois tremblèrent, tandis que mes camarades m’embrassaient comme si je venais de leur sauver la vie.
Chapitre 18
La balle avait frappé le montant intérieur du but, pour revenir bien en avant du point de réparation. C’est dire le cœur que j’avais mis à l’ouvrage.
Ce fut, vous ai-je dit, le seul but que je marquai en faveur de mon camp durant ma carrière professionnelle. Par contre, j’ai placé le ballon, à plusieurs reprises dans nos propres filets. En ces dernières occasions, je fus beaucoup moins fier de moi.
Mais quand je vous disais que devant le FC Sète, je dois toujours m’attendre à quelque aventure.
Langara, Piola, Bakhuys et Stabile
Je vous ai parlé des défenseurs m’ayant fait le plus d’impression au cours de ma carrière. Je voudrais maintenant vous dire un mot des grands attaquants que j’ai pu rencontrer. Si Ted Drake reste pour moi le modèle des avants centre modernes, d’autres leaders d’attaque m’ont vivement impressionné, avec des qualités différentes de celles du joueur d’Arsenal.
Bakhuys, Piola et Langara, taillés à peu près sur le même modèle, ont été mes adversaires à plusieurs reprises. Et je serais bien embarrassé si je devais établir un classement entre ces trois hommes. Langara est sans doute celui dont le style et l’allure se rapprochent le plus de ceux de Drake. Je crois vous avoir parlé du dynamisme de Langara, à propos d’un certain match France- Espagne: quand je pense à l’avant centre espagnol, je me représente un «toro » en liberté, tant ses «rushes» étaient impressionnants. Le shot de Langara était d’une violence peu commune, mais c’est surtout dans l’art de marquer des buts de la tête qu’il excellait. Malheur aux défenseurs qui laissaient traîner une balle haute à proximité de leur but: c’était du travail « tout cuit » pour Langara.
Bakhuys, le Bakhuys de France-Hollande 1936, était sans doute moins dynamique, moins travailleur que Langara; moins volontaire aussi. Mais il était aussi dangereux, car il savait à merveille profiter d’une ouverture créée par ses voisins: on n’avait pas le temps de se porter à sa rencontre que son shot était déjà parti et souvent arrivé, placé qu’il était hors de portée du gardien de but. A présent il me semble que Bakhuys a modifié quelque peu sa manière. Alors que, dans l’équipe de Hollande, ses voisins travaillaient pour lui, c’est lui qui fournit maintenant les occasions à ses camarades de l’attaque messine. De réalisateur, il paraît être devenu constructeur d’attaques. Il marque beaucoup moins de buts. En tant que footballeur, je préférais le Bakhuys de l’équipe de Hollande. En tant qu’adversaire, je préfère le Bakhuys d’aujourd’hui: il est moins dangereux pour ses rivaux directs.
Piola, l’avant centre de l’équipe d’Italie, joint à un style fort plaisant, une force de pénétration remarquable. Voici un beau type d’avant centre moderne, qui ne craint pas d’aller au choc ni de répondre, à armes égales, aux défenseurs les plus robustes. Quant à son sens de l’opportunité, ses facultés de réalisateur, Piola nous en a fourni un bel échantillon, lors de la Coupe du monde, en juin dernier. Je crois cependant que l’avant centre italien ne peut pas se servir aussi utilement de son pied gauche que du droit.
Je voudrais aussi vous parler de Guillermo Stabile, «el Fildreador», comme les Argentins l’appelaient au temps de sa gloire. Stabile était loin d’avoir les moyens physiques d’un Drake, d’un Langara, d’un Bakhuys ou d’un Piola. Il avait par contre une finesse de jeu bien supérieure à celle de ces quatre hommes. On ne se heurtait jamais à Stabile, qui n’aimait pas le choc et n’avait d’ailleurs pas le gabarit suffisant pour le rechercher. Mais Stabile avait bien d’autres cordes à son arc: un sens inné du démarquage, une adresse sur la balle et une facilité inouïe de prendre toute une défense à contre- pied. Peu de shots-bolides avec Stabile, mais des balles placées avec une remarquable précision et qui vous laissaient tout pantois.
C’était un avant centre insaisissable. « El Filtreador »: jamais surnom de footballeur ne fut mieux approprié.
Nicolas et Courtois
Mais le football Français a toujours eu de bons avants centre. Je n’ai que très peu connu le grand joueur Paul Nicolas. Par contre, j’ai pu apprécier les qualités de son homonyme du FC Rouen. J’ai vu accomplir des prouesses par Jean Nicolas, auquel il ne fait pas bon laisser une chance dans les 20 mètres du but qu’il attaque, car il sait en profiter dans n’importe quelle position. Nicolas possède le véritable sens du football, en même temps qu’une classe et des moyens physiques étonnants. J’ai rarement vu athlète aussi bien proportionné, aussi remarquablement charpenté. Et je puis bien le dire, «Nic» ne m’en voudra pas, j’en suis certain: je n’ai jamais compris comment, avec des qualités semblables, Jean Nicolas manifestait aussi peu d’attirance pour le choc. Si, avec ses moyens, «Nic» avait possédé le dynamisme d’un Drake, il eût été un avant centre inégalable. Malgré tout, il reste pour moi un grand bonhomme. Et je ne suis pas prêt d’oublier les buts qu’il nous a valus, à Amsterdam en 1934, notamment.
Quel dynamisme possède, par contre, notre petit avant centre Roger Courtois; il parvient à compenser sa moyenne taille par une détente, un démarrage, une touche de balle, une adresse des deux pieds, qui font de lui, lorsqu’il est en forme, un leader d’attaque de grande lignée. Un léger défaut toutefois: Roger a tendance à se décourager, lorsque tout ne va pas pour le mieux.
Par ailleurs, Courtois reste un des garçons les plus charmants qu’il m’ait été donné de côtoyer durant ma carrière de footballeur: correct, loyal, excellent camarade, et gagnant beaucoup à être connu. Ce qu’on pourrait prendre, chez Courtois, pour une réserve un peu distante, n’est en réalité qu’une grande timidité.
Voulez-vous un trait de son caractère ? Sélectionné pour France-Pologne, voici trois mois, il préféra s’abstenir, parce qu’il ne se sentait pas dans sa meilleure forme. Pourtant, nous pressentions tous avoir un match relativement facile à jouer, et lui-même savait qu’il n’aurait pas de mal à se comporter honorablement devant les footballeurs polonais. Eh bien il préféra compter une sélection de moins et abandonner la prime d’une victoire escomptée, à risquer de compromettre la performance d’ensemble de ses camarades.
Enfin, et avant d’en terminer avec les avants centre, je voudrais dire un mot de mon camarade Maschinot, qui fut l’inséparable compagnon de mes débuts, à l’US Belfort, à Strasbourg, à Sochaux et dans l’équipe de France.
Il était, lui aussi, un bien bel avant centre, doté d’un démarrage, d’une violence et d’une précision de shot peu ordinaires. Il avait en outre les qualités de combattant qu’on exige d’un leader d’attaque moderne. Je suis persuadé que si Maschinot était né quelques années plus tard, il aurait aujourd’hui, étant donné l’évolution du jeu, une place prépondérante parmi les footballeurs français.
Notre équipe de France
J’ai eu le grand honneur d’être promu capitaine de l’équipe de France, le 30 janvier 1938, à l’occasion du match France-Belgique, au Parc des Princes, match que nous avons gagné, par 5 buts à 3. Je prenais la succession de mon bon camarade Edmond Delfour, 41 fois international, qui fut et reste l’un des meilleurs footballeurs français. La classe de Delfour a d’ailleurs été appréciée à sa juste valeur par les dirigeants du football continental. Sélectionné comme demi gauche dans l’équipe de l’Europe de l’Ouest, pour le match des «deux Europe», en juin 1937, à Amsterdam, il fit, ce jour-là, par une exhibition impeccable, grand honneur au football français.
Depuis près de dix saisons, nous avons été, « Momon » et moi, d’inséparables compagnons de l’équipe de France. Je me souviens qu’au retour de Montevideo en 1930, nous étions tous deux les « enfants terribles » de notre petite troupe. Un jour, nous avions tellement fait des nôtres, que nous fûmes obligés d’aller nous faire soigner à l’hôpital du bord. Il avait un œil fermé; moi, l’arcade sourcilière ouverte. Sur les photos, nous nous mettions de profil pour qu’on ne vît pas plaies et bosses.
On a tendance, parmi les techniciens du football, à sourire lorsqu’un footballeur déclare qu’à la base d’un succès de son équipe figure la bonne camaraderie. Or, je puis vous déclarer que si la valeur technique et tactique de l’équipe de France n’a pas été pour rien dans les succès de la dernière saison, la bonne entente, la parfaite sympathie régnant entre nous tous, notre excellent moral sont pour beaucoup dans cette excellente tenue.
Je vous assure, par exemple, qu’une équipe imparfaitement unie n’aurait pu résister comme nous l’avons fait aux footballeurs Italiens en décembre dernier, à Naples, dans l’ambiance qui fut celle du stade Napolitain ce jour-là. L’équipe de France actuelle, qui groupe à peu près les mêmes hommes depuis le début de la saison passée, constitue à mes yeux le modèle des groupements sportifs. Ceci, je tenais à le dire. D’ailleurs, examinons-les, un à un. Ce sont des garçons mariés pour la plupart, voire pères de famille, comme Vandooren, Bourbotte, Aston, Veinante et moi-même, qui apportent à leur métier de footballeurs professionnels la même conscience qu’ils apporteraient à toute autre tâche.
Chapitre 19
Voyez-vous, on a quelque tendance, chez nous, à dénigrer systématiquement les sportifs professionnels. «Ce n’est pas un métier », entend-on dire souvent. Mais si, croyez-moi, c’est un métier, et qui en vaut bien d’autres, lorsqu’on y apporte le meilleur de soi-même, lorsqu’on le pratique en n’oubliant jamais qu’il ne saurait constituer pour nous qu’une fraction de notre vie. On peut être footballeur professionnel et songer en même temps à l’avenir, et c’est ce que font d’ailleurs la plupart de mes camarades, croyez-le bien.
Personnellement, je ne crains pas de l’affirmer: j’aime mon métier, parce qu’il m’a valu de bien belles satisfactions. Mais je l’aime surtout parce qu’il m’a appris à lutter de toute mon énergie et de toute ma volonté, à mieux connaître, à mieux comprendre, à mieux respecter mes semblables. Parce que, dans chacun des milliers de sportifs que j’ai rencontrés durant ma carrière, sans aucune exception, j’ai senti vibrer cette vertu: la générosité.
Un dernier souvenir: c’était sur le bateau qui ramenait d’Amérique du Sud en Europe les footballeurs Roumains, Belges et Français. Allongé sur sa couchette, loin des jeux et des rires, un petit gars de Bucarest souffrait, une jambe fracturée.
Du premier au dernier jour de la traversée, il eut trois gardes-malades: un Roumain, un Belge, un Français. Chaque heure, nous nous relayions à son chevet. Ses compatriotes lui lisaient des histoires. Les Belges et nous, lui chantions des refrains de chez nous. Et le petit blessé Roumain ne quitta pas son sourire.
Nulle entente préalable n’avait décidé cette veillée-relais. Elle commença spontanément, simplement, parce que, chez les sportifs, il est des gestes qui ne se commandent pas.
Non, croyez-le bien: le mot sport ne signifie pas seulement «donner des coups de pied dans un ballon».
Mes petites habitudes
Dès mon plus jeune âge, j’ai appris que la vie est un combat de chaque jour, et me suis toujours efforcé de ne pas oublier cette vérité. Si j’ai pu réussir dans mon métier de footballeur professionnel, je l’ai dû, en grande partie, à de quotidiens efforts sur moi-même, à une lutte de chaque jour contre les tentations et le laisser-aller. Plus les années passent, plus cette lutte devient difficile. A 32 ans passés (j’en compterai 33 au prochain Noël), ayant connu le maximum de satisfactions, tant dans ma carrière sportive que dans ma vie privée, le relâchement me guette parfois, sournoisement.
Il m’a toujours fallu un entraînement plus sévère qu’à la plupart de mes camarades. Je n’ai jamais été parmi ces footballeurs particulièrement doués, à qui tout semble réussir sans effort. A l’entraînement, je force toujours. J’estime d’ailleurs que si l’on n’impose pas à ses muscles et à sa volonté de rudes efforts, en dehors de la compétition même, on aborde celle-ci avec une force vive amoindrie.
Nous avons généralement trois séances d’entraînement chaque semaine, mais il m’arrive, en dehors de celles-ci, d’aller seul au stade, faire quelques tours de piste et un peu de culture physique. Chaque vendredi, je fais une quinzaine de kilomètres à pied, rapidement, quel que soit le temps. J’aime à marcher dans les bois. J’aurais aimé vivre dans les bois.
Il ne m’est jamais arrivé de rester une journée entière complètement inactif, même avant après un match difficile. Je suis au lit chaque soir entre 8 heures 30 et 9 heures, sauf le jeudi et le dimanche. Ces deux jours-là, je m’accorde la permission de minuit. Le jeudi, avec mes beaux-frères, nous faisons une belote. Le dimanche, lorsque nous avons joué à Sochaux et gagné, mon meilleur plaisir est de fêter notre succès à table, entre Suzanne et « la gamine ». Alors, je ne me prive de rien, bois un ou deux verres de bon vin et fume une cigarette.
Cependant, sauf avant un match ou une séance d’entraînement, je mange toujours bien, et à ma faim. Ma femme est une excellente cuisinière, elle connaît mes goûts: nourriture simple, mais très saine: légumes verts en quantité, jamais de conserves, viande grillée ou rôtie. Un bouillon de jarret de veau aux légumes deux fois par semaine, au repas du soir. C’est excellent pour les reins qui, chez nous autres footballeurs, fatiguent beaucoup.
Enfin, de temps en temps, mais surtout durant l’inter-saison, grand écart à l’ordinaire: écrevisses à l’américaine, truites au bleu, poulet aux morilles chez mon ami Gebel, à l’Hôtel de l’Aigle d’Or, à Masevaux, un charmant petit village alsacien situé à 25 kilomètres de Belfort.
Un seul café: celui que je prends avant le match. Une vieille habitude. Après le match, je n’en ai pas besoin. Je ne dors pour ainsi dire pas durant la nuit suivant une rencontre, et ceci depuis de longues années: j’analyse le jeu de mon équipe et le mien surtout. En principe, je ne suis jamais content de ma partie.
Suis-je maniaque ? Mes camarades l’affirment. Avant un match, il me faut déjeuner à 10h30. J’estime que quatre bonnes heures de digestion sont indispensables, avant l’effort. Ceci a souvent suscité d’amicales discussions avec mes dirigeants.
Au vestiaire, je suis toujours le premier arrivé, à Sochaux tout au moins. J’aime l’heure militaire. J’aime aussi mes aises: par exemple, étendre mon équipement devant le feu, en hiver, et m’en revêtir ensuite, bas, culotte, maillot bien chaud, bien douillets. Vous voyez: mes camarades ont raison de me traiter de maniaque.
Sauf si j’ai reçu un coup et dois prendre des soins, je ne me fais jamais masser. Par contre, avant tout match, je me frotte vigoureusement les jambes et les cuisses, moi-même, à l’embrocation. Effet moral ? Sans aucun doute. Ou bien, encore marotte.
Continuer à servir le football
En dehors des matches, entraînements et déplacements, j’ai quelques loisirs. Je les consacre au jardinage. Nous avons acquis, voici quelques années, quatorze ares de terrain sur la route de Belfort au Ballon d’Alsace. Le jardinage me plaît, ainsi d’ailleurs que la chasse: mais, entre nous, je suis meilleur jardinier que chasseur. Durant quatre ans, au début de notre mariage, nous tenions, ma femme et moi, un débit de tabac et dépôt de journaux à Belfort, mais nous n’avons pu le conserver: j’étais trop pris par le football, et ma femme, lorsque j’étais absent, ne pouvait suffire à la tâche. Nous avons vendu notre fonds en 1935 et fait construire un petit immeuble de rapport à Belfort. Un footballeur, s’il a la chance de son côté, peut faire, en dix saisons, quelques économies, à condition de vivre simplement et sérieusement.
Souvent, je me reporte dix ans en arrière: si je n’avais pas quitté, un jour, l’US Belfort pour aller jouer à Strasbourg, je serais à l’heure présente contremaître de filature. Certes, je ne m’en porterais pas plus mal. Mais reconnaissez que je puis ne pas regretter la décision que je pris alors.
Ma carrière touche à sa fin. Mais je ne songe pas encore à abandonner le sport actif. A 32 ans, un footballeur qui a toujours mené une vie régulière, est loin d’être un homme fini. Certains pros anglais en ont donné la preuve. Personnellement, je me sens en meilleure condition physique que jamais.
Lorsque je n’aurai plus ma place dans l’équipe première de mon club, je jouerai encore, je jouerai le plus longtemps possible, avec les jeunes de chez nous.
J’ai aussi l’intention, ma carrière terminée, de faire un stage à l’école de Joinville et de solliciter mon diplôme d’entraîneur. Ainsi, je pourrai continuer à servir le football, ce football que j’aime tant.
J’ai fini. Mais je voudrais, avant de clore cette série de souvenirs et d’impressions, remercier ici, sans distinction, tous ceux qui furent, depuis dix ans, mes camarades, mes dirigeants de clubs ou de l’équipe de France, le grand public des stades français et aussi les journalistes. Je n’oublierai jamais la grande sympathie, la grande indulgence que tous, et en toute circonstance, ont témoignées à mon égard.
Enfin, laissez-moi formuler un souhait, mon plus cher souhait: voir l’équipe de France gagner un jour cette Coupe du Monde que j’ai jouée trois fois sans succès. Ce jour-là, je ne serai plus qu’un spectateur perdu parmi la foule. Mais j’irai, croyez-moi, de ma petite larme.
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